Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:24

Au pied du mur

Jean-Noël Sarrazin - 35 ans - Saint-Germain d'Esteuil 

Artisan passionné, Jean-Noël Sarrazin veut transmettre son amour du métier aux douze élèves de la toute nouvelle formation d'apprentissage en maçonnerie créée en Médoc.



Au pied du mur
Vivre et travailler au pays, il sait ce que cela veut dire. Jean-Noël Sarrazin est un Médocain qui a certes vu d'autres horizons, sac au dos et petits boulots pour s'offrir les voyages, mais il reste viscéralement attaché à son Médoc. A Gaillan, le village de son enfance, à Vendays, où il a fait ses classes de jeune maçon, à Hourtin, où il a vécu et où il compte bien se réinstaller. Car du travail, en Médoc, il y en a, pour l'artisan habile et courageux. Peut-être même un peu trop, parfois. Qui n'a pas pesté, en contactant un peintre, un carreleur ou un plombier, devant les délais d'attente imposés par des professionnels qui ne refusent pas la tâche, bien au contraire, mais qui n'ont que deux bras et 24 heures par jour - dont quelques-unes qu'il faut bien réserver au sommeil et à la famille - pour satisfaire toutes les demandes ?

Quand on pousse un peu la discussion, la rengaine est bien souvent la même. Pas assez de personnel formé, pas assez de volontaires pour embrasser des métiers exigeants, des carrières trop longtemps dévalorisées, aux allures de voies de garage pour élèves en difficultés scolaires. A l'évidence, le Médoc rural, mais pas seulement lui, devait se réconcilier avec ses artisans. En commençant par le commencement, en créant une véritable filière de formation, pour faire comprendre aux gamins qu'être artisan, c'est d'abord avoir de l'or dans les mains, c'est retrouver les gestes des origines, ceux de la création. On peut, pourquoi pas, y percevoir une symbolique divine.
Jean-Noël Sarrazin, lui, se souvient du déclic de son enfance, à 11 ou 12 ans, quand il regardait travailler les voisins de ses parents, les Gorie, des maçons de Gaillan. « Très vite, dit-il, j'ai su ce que je voulais faire. Je savais que c'était ça, bâtir, être en contact avec la nature, travailler physiquement, exercer mon imagination, résoudre tous les problèmes qui peuvent se présenter sur un chantier… » Une forme de vocation, aux antipodes de la voie de garage généralement admise.
La suite coulera presque de source. Un C.A.P. obtenu à 16 ans à Blanquefort, des employeurs divers, pour consolider les bases, puis l'envie d'être indépendant. L'artisanat est quasiment indissociable de la notion de liberté. Il s'associera d'abord avec des copains, sur Hourtin, avant de s'assumer. Seul, puis, aujourd'hui, avec trois salariés. Son entreprise de maçonnerie se trouve à Saint-Germain d'Esteuil, mais son grand projet, c'est de se réinstaller sur Hourtin, en association avec ses deux frères, l'électricien et le menuisier-charpentier. Car dans
la famille Sarrazin - quatre frères et deux sœurs -, tout le monde a le sens du toucher. « La famille, dit Jean-Noël, c'est capital. Mes frères et sœurs, je sais ce que je leur dois aujourd'hui. »

C'est comme si, finalement, il devait rendre cet amour du métier qu'on lui avait un jour donné. Quand la Mission locale du Médoc, et notamment Françoise Douarin et Caroline Brun, avec qui il est régulièrement en contact, lui ont appris le projet de lancement d'une filière d'apprentissage en maçonnerie à la Maison familiale et rurale de Saint-Yzans-de-Médoc, elles lui ont suggéré de se porter candidat au poste de formateur. C'était sûrement l'occasion qu'il attendait inconsciemment. Un C.V. et un rendez-vous plus tard avec Vincent Grivet, le solide et fougueux directeur de la M.F.R., l'affaire était conclue.
Jean-Noël Sarrazin est désormais le formateur officiel des douze apprentis recrutés dans la filière. Douze adolescents de 15 à 18 ans, à qui il enseigne, une semaine sur deux, en compagnie de José, le professeur de technologie, le maniement de la truelle et du fil à plomb, le subtil dosage du mortier, la dialectique du casseur de briques. Le reste du temps, les ados sont éparpillés chez leurs douze maîtres d'apprentissage, tous artisans maçons en Médoc. Avec un seul objectif, décrocher leur C.A.P. en juin 2009.
Tout professionnel qu'il est, le formateur avoue avoir eu le trac le 7 janvier, premier jour de la formation, quand il a eu en face de lui ces jeunes de la génération « Cauet SMS », sans doute assez éloignés du gamin passionné qu'il était à leur âge. « Je leur ai dit que j'étais là pour eux, explique-t-il, pour leur donner un maximum d'atouts. Pour leur apprendre ce métier qui demande attention et respect d'autrui. Ce métier difficile, mais qui doit leur apporter, à terme, valeur humaine et plaisir. »
Car leur apprendre le métier de maçon, pour Jean-Noël Sarrazin, c'est aussi leur apprendre à devenir des hommes, avec des valeurs authentiques. « C'est une génération, et même ceux qui sont un peu plus vieux, qui a du mal avec les fondamentaux de l'entreprise, analyse-t-il. On est dans la notion du gain d'argent facile et immédiat, peut-être à cause du mirage de la Star Ac', où l'on croit qu'il suffit de passer à la télé pour devenir riche et célèbre… Il faut aussi leur faire comprendre qu'apprendre un métier, c'est intégrer les notions d'horaires, de disponibilité, de confiance, d'ouverture d'esprit. »

Il espère qu'ainsi, le Médoc retiendra plus facilement ses enfants sur son territoire. Leur apprendre un métier avant d'ouvrir les frontières aux fameux plombiers polonais. Pas vraiment par esprit protectionniste, mais parce qu'il comprend, pour l'avoir lui-même vécu, ce désir de vouloir travailler sur sa terre natale. Encore faut-il en avoir les capacités. « Et puis avoir de bons artisans formés chez nous, pense-t-il, c'est aussi un moyen de lutter contre le grand n'importe quoi d'une certaine forme de construction bas de gamme qui fleurit en ce moment en Médoc, où l'on est en droit de se demander si les promoteurs ne tirent pas les prix uniquement parce qu'ils savent qu'ils font appel à une main d'œuvre mal ou peu qualifiée, et donc mal payée. »
L'argent reste, de toute façon, le nerf de la guerre. Quand il fait visiter l'atelier où les élèves s'entraînent, avec plus ou moins de bonheur, à aligner les parpaings dans les règles de l'art, Vincent Grivet, le directeur, n'oublie pas de préciser que chaque caisse à outils lui coûte 224 euros, normalement pris en charge par le Conseil régional, qui porte à bout de bras cette toute nouvelle filière. « C'est vrai que toutes les aides qui pourront nous arriver seront les bienvenues », renchérit Jean-Noël Sarrazin, qui avoue encore mal évoluer les besoins en « consommables » (parpaings, briques, sacs de ciment, etc.) nécessaires à l'apprentissage.
En quelques semaines, on sent que le formateur s'est déjà attaché à ses nouveaux élèves. « Il faut vraiment les aider, dit-il, car certains ont déjà pris pas mal de claques dans la vie. » Lui ne leur donnera que des taloches. Et uniquement pour la bonne cause.



Curriculum vite fait

1972 : naissance à Lesparre-Médoc, le 27 décembre
1985 : commence son apprentissage au C.E.T. de Blanquefort
1989 : décroche son C.A.P. de maçon
2000 : s'installe à son compte comme artisan
2008 : devient parallèlement formateur en maçonnerie à la M.F.R. de Saint-Yzans

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