Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:27

Douelles en forêt de Tronçais

Dans la foulée pressée de Jean-Jacques et Stéphane Nadalié, de la tonnellerie médocaine éponyme, pendant la vente aux enchères des chênes de la forêt de Tronçais (Allier), la plus prestigieuse de France.



Douelles en forêt de Tronçais
Sur le parvis de la salle des sports de Cérilly (Allier), Jean-Jacques Nadalié et son fils Stéphane, P-dg de la tonnellerie de Ludon-Médoc, ont le sourire. Il est 14 heures passées, ce 17 octobre. Ils viennent de dépenser un peu plus de 750.000 euros, plus que prévu, décrochant au passage le pompon avec « Grobois », l'une des plus belles coupes françaises de chênes de l'année : 99 arbres aux fûts magnifiquement rectilignes sur la forêt domaniale de Prieures acquis pour 261.999 euros. Autre satisfaction : l'achat de coupes sur deux parcelles géographiquement proches, de manière à réduire les coûts d'exploitation.
La vente aux enchères de la forêt de Tronçais, la plus prestigieuse de France, vient de s'achever. Organisée par l'Office nationale des forêts (ONF), elle a perdu de son charme depuis que les enchères descendantes à la criée ont été remplacées par la vente par adjudication. Les lots sont annoncés et décrits un à un par les représentants de la préfecture et de l'ONF (numéro de parcelle, type de coupe, cubage total) ; chaque acheteur intéressé propose une somme par soumission cachetée, la plus haute l'emporte. Un principe faussement simple. Dans un silence de cathédrale, tout le savoir-faire de l'acheteur consiste à ne pas crever le plafond. Ne pas se ridiculiser. Car celui qui repart bredouille de Tronçais a vite fait de camoufler sa déception en disant que de toute façon, il n'y aurait pas mis aussi cher, que cette année le marché est déraisonnable… Bonjour l'intox.

> C'est que la fierté aussi est omniprésente dans cet univers viril qui rappelle celui des doctes maquignons. On montre les biceps, on anticipe les réactions de l'adversaire, on ne dévoile pas ses intentions. L'an dernier, la tonnellerie Sylvain (Saint-Denis-de-Pile) avait marqué les esprits en achetant le Morat, 340 ans, dernier chêne de la fameuse futaie Colbert, plantée sur ordre de l'intendant de la marine de Louis XIV. Prix de cette petite folie : 34.790 euros. Les Nadalié s'étaient inclinés d'une poignée de milliers d'euros. Sylvain n'avait pas manqué de faire sa publicité autour de cet événement ; les barriques nées de ce fût d'exception étant à tout jamais frappées du sceau royal « Morat ».
Chartres, Fontainebleau, Blois, Tronçais… Pour la tonnellerie ludonnaise, comme pour toutes celles qui achètent encore les arbres sur pieds destinés à la fabrication de douelles (les pièces de chêne assemblées qui constituent la barrique traditionnelle), ces ventes de bois sont cruciales. Elles se préparent minutieusement en amont de la vente, des semaines durant, au prix de milliers de kilomètres parcourus sur les routes des plus beaux massifs de chênes.
Dans cette quête du nec plus ultra, le duo père/fils Jean et François Michelic joue un rôle essentiel. Comme son père autrefois, François est salarié de la tonnellerie Nadalié. Il exerce la profession de commis forestier. Sa mission : repérer dans les forêts domaniales de l'Allier les plus belles coupes de chêne, mesurer leur cubage (à l'oeil, sans appareil de mesure !), estimer leur valeur, leur rendement en production de merrains, apprécier la couleur et le grain du bois. Retraité, mais toujours présent pour le rendez-vous « Tronçais », Jean est un grand personnage qui pèse chaque mot, avec qui Jean-Jacques Nadalié – lui aussi à la retraite… active depuis un an et demi –, travaille depuis plus de trente ans. « Un vrai petit couple », s'amuse Stéphane. Comme si, pour juger des fûts majestueux de 150, 200 ou 300 ans, les hommes devaient eux aussi s'inscrire dans la durée, enraciner des relations durables où chacun connaît les réactions et les attentes de l'autre.
> La veille de la vente, sous un soleil splendide, c'était le rituel de la tournée des parcelles dans l'ordre du « livre », le catalogue de la vente émis par l'ONF. En prenant garde de ne croiser aucun concurrent sur une parcelle. Culte du secret oblige. François, le Sébastien Loeb de Tronçais, file à vive allure dans le labyrinthe de routes forestières qu'il connaît comme sa poche. « A la différence de son père, il nous attend, lui », fait remarquer Jean-Jacques, qui adore endosser l'habit du faux grincheux. Sont privilégiées les « coupes définitives », celles « où on coupe tout parce que la glandaie est acquise », explique François, qui ne lâche pas des mains son carnet mauve où sont consignés ses précieux calculs et commentaires au sujet de chaque lot.
Entre les chasseurs, les cueilleurs de cèpes et les commis forestiers, la forêt est surpeuplée… sans compter les cerfs surexcités en pleine période de brame. Un vole de palombes titille l'instinct de chasseur de Stéphane, médocain jusqu'au bout des ongles, qui semble perpétuellement en alerte. Un hyperactif bon vivant et généreux qui était la semaine précédente parti en Pennsylvanie visiter une scierie. « Essuyez-vous les yeux », annonce soudain François avec cet accent inimitable. Direction « Grosbois ». L'endroit est dégagé, les arbres splendides. Pas de doute, ce sera LA coupe de la vente. D'ailleurs, onze marques (anonymes) d'acheteurs sont inscrites sur l'arbre témoin de l'ONF.
Après le déjeuner rapide, calculatrice à portée de main, direction le chantier de fente de Vitray, lieu-dit Les Arpents, où travaille Laurent Guindolet. Lui aussi salarié de Nadalié, il travaille seul. Et on comprend vite que cela convient à merveille à ce trentenaire amoureux de la forêt, qui a appris dès l'adolescence qu'il devrait travailler dur. Il reçoit ici les grumes, qu'il débite en billes de 98 cm de long (les douelles finies en mesurent 95), avant de les fendre à l'aide de coins disposés du coeur vers l'aubier de la pièce de bois ; les coups du merlin font le reste. Une fois sciées, les douelles empilées par millésimes débutent ici même leur séchage de deux ans, à l'air libre. Elles rejoignent ensuite par camion l'atelier de tonnellerie de Ludon-Médoc.

> Le soir à l'hôtel, ambiance faussement décontractée entre quelques concurrents qui se suivent d'une vente à l'autre, se jaugent du regard. La tension s'explique par l'importance d'une vente de bois. « Pour simplifier, nous devons toujours avoir devant nous les deux ans de production à venir, explique Denis Sabouret, le secrétaire général de la tonnellerie. Et ce, en fonction des trois états différents du bois : douelles, grumes et arbres debout. » Ce qui implique un précieux sens de la prospective : que sera le marché dans deux ans ? Avec un tel mode de fonctionnement, le stock de bois pèse évidemment lourd sur la trésorerie. La bonne gestion consiste justement « à avoir le moins possible de tension de trésorerie », ajoute Denis Sabouret, homme espiègle et d'humeur constante. Une pièce maîtresse qui complète parfaitement le trio formé avec Stéphane et son père Jean-Jacques, homme d'affaires avisé, amoureux du ballon rond, qui apprécie autant la gaudriole que la finesse d'esprit. Le tonnelier est ainsi, un aristocrate de l'ébénisterie, à la fois businessman et artisan, un terrien avant tout. Avec une identité farouchement familiale qu'ont délaissée les leaders du marché, le groupe Oeneo et la tonnellerie Frères, en choisissant d'être cotés en bourse.

La tonnellerie Nadalié emploie 250 personnes à travers le monde (Chili, Australie, Etats-Unis, Italie) dont 178 au siège de Ludon-Médoc. Chiffre d'affaires : 20 millions d'euros.

Indices de prix

Le mètre carré de merrains, première qualité
entre 3.200 et 3.600 euros

La douelle coupée
environ 9 euros pièce

La barrique
à partir de 500 euros

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