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En son Ford intérieur> Jean-Claude Conte - 56 ans - Le Haillan« Cette entreprise, c'est notre bébé », dit avec ferveur ce CGTiste qui ne baisse pas les armes pour sauver les emplois de Ford Aquitaine Industries (FAI), navire au bord du naufrage sous les coups de boutoir d'un Moby Dick nommé « mondialisation économique ».
Passé le hall du comité d'entreprise - galerie des bonnes œuvres où s'étalent propositions de voyages, assortiments de chocolats et de conserves fines -, rendez-vous dans le bureau encombré de souvenirs de ce CGTiste « rugbypède », de tous les combats depuis l'ouverture en fanfare de Ford Aquitaine Industries (FAI), à Blanquefort. Depuis 1973, atterri sur ce qui est devenu une zone industrielle dynamique, le grand vaisseau jaune crache des boîtes de vitesse automatiques (BVA) à destination des usines d'assemblage américaines de la Ford Motor Company.
Jean-Claude Conte se souvient de son arrivée en gare de Blanquefort, la valise à la main, pour son premier jour de travail. On lui demande : « Vous avez un logement ? » - Non. Va pour le foyer Sonacotra d'Eysines, rempli au moins pour moitié par de jeunes Fordistes qui, comme lui, ont quitté leur village, leurs proches, leurs racines. Mais entrer chez Ford, c'était quelque chose ! Les recrues s'installent au foyer comme dans une caserne, travaillent dans une usine clôturée de barbelés, « pointent » comme on répond à l'appel sur une place d'armes. Changement d'ambiance pour Jean-Claude. Il arrive de chez Citroën, quai de Javel à Paris, où il testait les systèmes de freinage des mythiques DS et SM, où l'usine, avant qu'elle ne déménage vers le « blockhaus » d'Aulnay, donnait sur une rue vivante, avec restaurants et bistrots. Ne pas croire qu'il a poussé la porte de la CGT pour une question idéologique. C'était surtout un sursaut de fierté. « Un jour, un gars de la défunte CFT (confédération française du travail), est venu me voir à mon poste et m'a dit : « Monsieur Conte, vous êtes entré ici grâce à nous ». J'ai cherché à savoir pourquoi il m'avait dit ça. Je l'ai compris longtemps après. » Chez Citroën, alors qu'il passait un entretien pour gravir un échelon professionnel, on lui avait fait comprendre que mieux valait, pour la suite de sa carrière, être syndiqué, CFT de préférence. « J'ai répondu que si ça ne tenait qu'à ça, alors pas de problème. » Une réputation d'élément « malléable » l'avait suivi depuis ce jour. Devenu CGTiste, « en réaction » donc, l'ancien candide est vite dans le feu de l'action. 1973, le premier choc pétrolier. FAI, « l'une des trois usines Ford dans le monde à fabriquer des transmissions automatiques, tourne à 65 % de ses capacités, les stocks s'accumulent ». Eclate la « grande grève », trois semaines d'arrêt de travail. Quatre ans plus tard, alors qu'à « BlanqueFord », la production atteint des sommets, « dans l'usine, des gens nous disent : « la qualité fout le camp, on n'a plus les moyens ». Dans son bureau, une banderole témoigne du bras de fer qui s'en est suivi : « Ford doit investir ». Mis en jambes par ces évocations du passé, se révèle enfin l'homme des « coups de gueule » et des « coups de poing sur les tables », tel que décrit avec humour par son neveu journaliste, dans cette vraie-fausse Une du journal « L'Humanité ». C'était pour les 50 ans de ce citoyen d'un pays de cocagne dont les principales « faiblesses » seraient la palombe et les cèpes. Aux premières loges de l'histoire de FAI, il a vu passer les différents directeurs qui, selon lui, n'ont jamais eu les coudées franches. « Nous sommes une entreprise d'exécution », rappelle-t-il, en faisant référence à la dépendance quasi-exclusive de l'usine vis-à-vis des Etats-Unis. Un talon d'Achille historique auquel Ford Europe aurait pu remédier, estime-t-il, en lançant sur le marché européen une Ford Mondeo équipée d'une transmission automatique. La mondialisation économique a fait de la planète un corps au système nerveux hyper-réactif. La preuve, en octobre 2005, Alain Claus, l'ancien président de FAI auquel a succédé Laurent Dudych, annonce un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) portant sur 500 départs, volontaires et en préretraites. L'explication n'est pas à trouver du côté de la compétitivité (excellente) de l'usine blanquefortaise, mais du côté des Etats-Unis. L'augmentation du prix du baril de pétrole entraîne sur le marché américain une mévente des véhicules Ford, trop gourmands en carburant. Dans le même temps, les constructeurs japonais taillent des croupières au géant de l'automobile, notamment sur le segment des véhicules hybrides. Pour survivre, FAI diversifie ses clients, mais… « Ce que je reproche à Alain Claus, s'agace Jean-Claude Conte, c'est, en tant que citoyen, d'avoir continué à dire des choses qu'il savait fausses. » Allusion à des promesses de plans de charge surévalués, faisant miroiter un avenir proche plus serein. La maïeutique de l'équipe dirigeante a accouché d'un PSE qui ne masque pas la réalité. Bien sûr, certains Fordistes profitent de l'aide à la création d'entreprise pour quitter le navire. D'autres sont reclassés dans des sociétés girondines. Reste que les premières suppressions de postes ont été suivies de répliques. Des arrêts de travail faute de commandes puis, en octobre 2006, 180 nouveaux départs en préretraites. Jean-Claude Conte a pris ce wagon. Et l'émotion le gagne lorsqu'il explique avoir « passé plus de temps avec les salariés et les patrons de l'usine qu'avec ma famille ». « La crise que l'on connaît depuis 2000, rappelle-t-il, on l'a déjà connue en 1978-79. Sauf que cette fois, la décision a déjà été prise par Ford Etats-Unis - qui a refilé le bébé à Ford Europe -, de ne plus s'approvisionner en transmissions chez nous. Mais les combats perdus sont ceux que l'on ne mène pas. Alors, je dis que ce n'est pas foutu ! FAI, ce sont 15.000 emplois induits ! Ford a une responsabilité économique et sociale sur la région. Et là, j'interpelle les politiques, qui ne font pas ce qu'il faut. » On se dit quand même que les temps ont changé, entre les années 70 où des hommes politiques avaient encore le pouvoir d'attirer des industries sur un territoire, et ce début de 21ème siècle où leurs successeurs ont bien du mal à empêcher une fermeture ou une délocalisation. Caricatural ? A voir. Energique, au-delà des slogans, le CGTiste propose de nouvelles pistes, ne lâche rien pour le combat de sa vie. Pourquoi ne pas miser sur la « voiture hybride », « les économies d'énergie »... « Est-ce que les Japonais ont attendu que nous ayons besoin du téléphone portable pour le développer ? Non ! Si on ne fait pas pression sur Ford pour maintenir ce site viable, alors nous aurons accompagné notre perte. Nous avons besoin de la population, de l'opinion publique pour ne pas être SOLECTRONisés ! » Il ne croit guère en la sincérité de l'investissement des représentants de Ford dans le groupe de travail constitué par le préfet Idrac pour réfléchir à l'avenir de FAI. La boîte à idées a tout intérêt à être aussi une boîte à solutions, car l'usine est aujourd'hui réduite à 1.500 salariés contre plus de 3.000 il y a encore sept ans ! « Le rapport de forces va monter crescendo », prévient Jean-Claude Conte. Lui qui a débuté sa vie professionnelle à Lannes, dans son Lot-et-Garonne, apprenti chez Raymond Sabathé, un « patron garagiste progressiste » qui l'invitait à sa table. Mais pas pour négocier. Curriculum vite fait
1951 : 29 juin, naissance à Mézin (Lot-et-Garonne).
1973 : novembre, embauché chez FAI comme « contrôleur dimensionneur». 1975 : devient représentant de la CGT au comité d'entreprise. 1976 : adhère au Parti communiste. 1995-2008 : conseiller municipal au Haillan, étiquette PC. 2006 : 1er avril, départ en préretraite. 2007 : le 15 octobre, à l'appel de l'intersyndicale, 1.400 salariés, ouvriers et cadres, du site - qui comprend aussi l'usine Getrag Ford Transmission (transmissions manuelles) - débrayent pendant deux heures. Lu 1530 fois
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