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Epris de justice> Denis Hecquet – 51 ans – OrdonnacLa figure de proue des insurgés du classement 2003 des crus bourgeois est un « Thierry La Fronde » rigoureux et précis dans son métier, adepte des vignes et des phrases bien conduites.
La rumeur, malveillante forcément, le disait janséniste, sibyllin. On découvre un homme chaleureux, rigoureux et, par-dessus tout, épris de justice. « Dans ma famille, il y a quelque chose que nous ne supportons pas, c'est l'injustice. C'est viscéral ! », explique avec force Denis Hecquet. On comprend mieux, dès lors, pourquoi il s'est « insurgé » dès l'annonce, le 17 juin 2003, du nouveau classement des crus bourgeois. Le château Méric (Jau-Dignac et Loirac), dont il est à cette époque le régisseur, fait partie des soixante-dix-sept propriétés bannies de ce classement. La plupart des châteaux recalés sont des médoc et des haut-médoc. Il trouve simpliste de parler de « lutte des classes », préfère expliquer que la plupart des viticulteurs recalés sont « des gens qui sont sur les routes et dans leurs cuviers, des gens qui ne siègent pas dans les conseils d'administration des instances viticoles, des gens que l'on retrouve au fond de la salle pendant les assemblées générales ».
Sa personnalité ne l'incitait pas forcément à devenir la figure de proue des recalés du classement 2003. Mais il ne pouvait rester les bras croisés face à « un système établi d'avance », excluant, pour des « raisons infondées », les viticulteurs qui « avaient travaillé dur pour se hisser au niveau des crus bourgeois ». Et puis, comment accepter un classement émis par un jury de dégustateurs comptant en son sein des viticulteurs crus bourgeois ? Dénoncer la partialité est une chose. Mais Denis Hecquet n'est pas homme à partir au combat façon Don Quichotte. Sans méthode, l'indignation n'est qu'un feu de paille. Alors, en rejoignant l'association des insurgés - l'Union des viticulteurs médocains (UVM), dont il deviendra le président -, il contribue à structurer l'association, à trouver un cadre légal. La bataille juridique fut longue et complexe. Pour résumer : l'UVM obtient gain de cause devant le tribunal administratif - dont la cour d'appel annule l'arrêté ministériel du 17 juin 2003 -, et la « famille » des crus bourgeois, touchée par la raison, se réunifie autour d'une charte commune (lire JdM du 23 novembre). Dans la bouche de Denis Hecquet, le mot « famille » n'est pas galvaudé lorsqu'il l'applique à la viticulture. « La famille, plaide-t-il, est le seul endroit où l'on peut passer par des phases de confrontation, mais où il y a le lien indestructible de l'amour. Quand on appartient à une famille regroupée sous une AOC (appellation d'origine contrôlée), on a un lien fort : l'amour de notre métier. » Fleur bleue, Denis Hecquet ? Plutôt enthousiaste, animé par « un respect absolu pour ceux qui font le même métier que moi ». Selon lui, si la crise des crus bourgeois a créé des dissensions entre viticulteurs, elle en a aussi rapproché d'autres. « Pendant toute cette période, j'ai entendu tous mes confrères, sans me soucier de savoir s'ils méritaient d'être crus bourgeois ou pas. » Ces quatre années de lutte ont forcément laissé des traces chez ce « Thierry La Fronde » : « Dans le Bordelais, quand on commence à être contre l'establishment, on est mal vu, c'est sûr. Mais ma grande force dans ce combat pour la justice, c'est que je n'avais rien à perdre. » Sa famille, la vraie, baigne dans le milieu viticole « depuis cinq ou six générations ». Côté maternel, c'est le château Peymouton, à Saint-Emilion, vendu en 1992. Il se serait peut-être bien vu reprendre en main la propriété… Le système de succession lui a coupé les ailes. Le coût de rachat des parts de ses deux frères et deux soeurs était exorbitant. Le berceau de la branche paternelle, lui, est à Saint-André-et-Appelles. C'est là qu'il a grandi, dans la propriété familiale devenue une SCEA, dont un de ses frères assure aujourd'hui la conduite. Il raconte avec ferveur cette enfance passée « dans une propriété où mes parents produisaient peut-être 70 à 75 % de ce que l'on consommait ». C'était l'époque de la polyculture, « une agriculture vivrière, avec la vigne, les vaches, la basse-cour, le maïs, etc. ». Une vie rythmée par le cycle des cultures et des saisons, une vraie et belle vie de paysans dans une famille unie. « J'avais soif de ce qui se passait à l'extérieur, je vivais à travers ce que faisait mon père… A dix ans, j'étais sur un tracteur ! » L'apprentissage au grand air s'accompagnait de l'éducation « des bonnes manières à respecter en société » dispensées par sa mère. Ce qui lui a donné cette aptitude à s'adapter « aux gens écrasants de connaissances comme aux gens humbles et de bon sens ». Un ouvrier de son père lui a appris comment tailler la vigne, avec ce précepte : « Petit, c'est pas la vigne qui te dirige, c'est toi qui la diriges ! » A cette évocation, il tente une métaphore entre la culture du pied de vigne et l'éducation des enfants… Les yeux ronds, les gestes amples, goûtant le plaisir de la bonne tirade, il devient le Fabrice Luchini du vignoble, mais ne cite pas Sacha Guitry. Ouf ! Il l'avoue : « Je ne peux pas passer plus de deux heures sans parler de vin. » « En dehors de la vigne, j'ai trois passions : ma femme et mes deux filles », lance-t-il, pas mécontent de cette formule. En voici une autre, livrée clés en mains : « Ce n'est pas avec des robinets en or dans les cuviers qu'on fait le meilleur vin du monde. » Sa méthode de travail peut se résumer ainsi : « conservateur » pour les fondamentaux que sont le terroir, les cépages et les AOC, « moderne dans l'action ». Moderne, selon lui, comme l'est également la nouvelle proposition de qualification « cru bourgeois », qui s'ouvrirait chaque année à tous les crus du Médoc. Pour lui, « le Médoc n'a pas été un coup de foudre ». « C'est un amour qui s'est construit à travers les contradictions incroyables de ce territoire, explique-t-il. Ça se mérite d'être accepté en Médoc. Venant de la rive droite, j'ai senti que j'aurais besoin de faire mes preuves pour prouver que je n'étais pas un col blanc. » Avant son premier « challenge » - l'impulsion d'une nouvelle dynamique au château Méric, malheureusement freinée par le début de la crise viticole -, il a touché à de nombreux métiers de la filière. Il fut caviste, puis agent commercial – « Je me suis d'ailleurs rendu compte que j'étais plus technico-commercial que commercial. » -, avant de devenir directeur technique des Etablissements Jean-Baptiste Audy, à Libourne, où Pierre Bourote lui a « appris la rigueur » et à « trouver le meilleur dans chaque millésime ». C'est notamment ce parcours, à la fois empirique et construit sur le terroir familial, qui a conduit Jean Guyon, propriétaire des Domaines Rollan de By (90 hectares, quatre châteaux), à choisir Denis Hecquet pour régisseur. Les deux hommes ont été présentés par Patrick Chaumont, du château Lassus, voisin du château Rollan de By (cru bourgeois supérieur). « Outre son parcours, j'ai été séduit par son charisme et par sa technicité dans la vigne. C'est un choix guidé par sa rigueur et par sa réputation de fidélité », résume Jean Guyon. Une fois encore, on appelle Denis Hecquet pour remettre de l'ordre, pour « travailler à la réorganisation complète dans la partie culture et dans la partie vinification ». Un nouveau challenge pour celui qui, au sujet de la concurrence des vignobles dits du « Nouveau Monde », ne se laisse pas envahir par la sinistrose : « Les autres pays s'inspirent du savoir-faire français. On devrait être fier de ça. Mais, attention, il ne faut pas s'endormir ! » Pour ça, on lui fait confiance. Curriculum vite fait
1956 : naissance le 5 juillet à Sainte-Foy-la-Grande.
1974 : diplôme de technicien agricole au lycée viticole Montagne à Libourne. 1979 : mariage. 1991 : embauché comme directeur technique des Etablissements J.-B. Audy (Libourne). 1999 : en juillet, devient régisseur du château Méric. 2003 : en juin, prend le maquis avec les recalés du nouveau classement des crus bourgeois. 2007 : lundi 3 décembre, premier jour comme régisseur des Domaines Rollan de By. Quitte la présidence de l'UVM, qui n'a plus de raison d'être. Lu 1891 fois
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