Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:26

L'invitation au château

Vinexpo, c'est à Bordeaux-Lac. Mais toute la semaine, c'est aussi dans les châteaux du Médoc, où les soirées font l'objet d'une préparation minutieuse.



L'invitation au château
Un château en Médoc n'est souvent qu'un bel endormi, un palais sans princesse où nul souffle d'air ne vient faire bouger les rideaux. Certains dorment encore, l'animation de la propriété se faisant dans les dépendances. D'autres, au contraire, jouent le jeu de l'accueil au château pour de grandes occasions. Parmi ceux-ci, Gruaud-Larose, à Beychevelle. Le magnifique château d'une élégance toute XVIIIème est entré depuis plusieurs années dans le giron du groupe Bernard Taillan. Dirigé par Georges Pauli pour la partie technique, ce second grand cru classé se veut très ouvert à la visite et Jean Merlaut, son P.-D.G., tient à ce que le château serve régulièrement de théâtre d'opérations pour les réceptions du groupe propriétaire.
Il se mue en prestataire de services pour de nombreux repas organisés pour le compte de négociants en rapport avec le groupe. Mireille, qui, en gouvernante avisée, gère ces réservations et leur mise en oeuvre, compte environ quatre-vingts réceptions annuelles, souvent assurées par le personnel de bout en bout. Même si, en fonction du nombre d'invités elle doit faire appel à un traiteur, le personnel de la propriété reste associé étroitement à ces réceptions.

> Lundi 18 juin, en l'honneur de Vinexpo, débute une série de trois soirées hors normes au château : ce soir, les champagne de Venoge invitent quatre-vingt-dix clients, demain, le groupe propriétaire en reçoit cent trente et mercredi, soixante-dix personnes dîneront aux frais des champagnes Chamoine. Pour la circonstance, Mireille a fait appel au même traiteur pour les trois soirées : Philippe Téchoire, de chez Dubern, le restaurant bordelais, qui intervient avec son staff.
Pour autant, le personnel de Gruaud-Larose n'est pas inactif. Dans cette optique de mise à disposition systématique du château pour de grandes réceptions, c'est Henri, le maître-forgeron du château qui a créé les tables. La mise en place est assurée par les ouvrières polyvalentes, Roselyne, Céline et Laurie, ainsi que tous les bras musclés disponibles. Chaque réception met en oeuvre exactement seize personnes, soit le tiers de l'effectif de la propriété, qui va donc travailler jour et nuit. La confection des bouquets monumentaux et des centres de table reste l'apanage de Mireille. Samedi, dans la chaleur du week-end, elle s'est enfermée près des chambres froides, avec son sécateur et des montagnes de fleurs et de feuillages : « C'est mon privilège, mon havre de paix ! », s'exclame-t-elle en riant. « Je fais mes bouquets à ma guise, en fonction des pièces où ils vont aller. Ils seront tous les soirs, soit rentrés au frais soit longuement vaporisés sur place pour garder leur fraîcheur ».
Ce soir, la mise en place des verres est un autre morceau de bravoure : cinq verres par personne, cela représente quatre cent cinquante verres à essuyer à la main, certains très fragiles comme les flûtes à champagne Tsarine, demandant un tour de main spécial. Céline les redoute plus que tout : « Le pied est si fin qu'il risque se briser net en cas de torsion avec l'essuie-verres. Nous devons les tenir par la base du verre et non du pied. » Pendant ce temps, Philippe, le maître de chai et ses aides ont décanté les vins. Ce soir, dîner au champagne, certes, mais pas question d'aborder le fromage avec autre chose qu'un gruaud-larose 99.

> Les premiers invités arrivent, au son d'une harpe. Parmi eux, Keiko, négociante japonaise à Yokohama. Vinexpo est pour elle un événement incontournable. Bien sûr, elle connaît le Vinexpo asiatique, mais rien ne remplace l'original. « Epuisant Vinexpo, rit-elle, bien plus que le décalage horaire, mais fascinant, comme ici… » Luigi, un négociant italien est venu dehors photographier les parterres et bavarde avec Natacha, la toute jeune hôtesse qui accueille les arrivants dans la moiteur poudreuse de la route blanche. Pour lui aussi, Vinexpo est le « must ». « Bien sûr, dit-il, nous avons notre Vinexitalia à Vérone, mais les vrais contacts, c'est ici qu'on les prend, ce qui n'empêche pas de savourer le séjour. »
Dehors, Raymond, le jardinier, s'affaire : les parterres à la française sont festonnés de lumignons de verre tous espacés de 35 centimètres exactement. Une fois illuminés, les parterres plongeant en une perspective paisible vers les coteaux que borde le fleuve, deviennent magiques. Un par un, dans la chaleur étouffante du temps d'orage, les invités ont déserté leur table ; le verre à la main, ils longent dans la nuit les lumignons à la flamme dansante, contrariée par le vent marin qui vient de se lever. Des éclairs lointains zèbrent en silence l'horizon aux quatre points cardinaux. L'instant est magique. Voilà des invités qui ne sont pas près d'oublier leur soirée en Médoc.
Cette nuit, après leur départ, les petites mains auront récupéré les quatre cent cinquante verres sur les tables et dans les massifs. Demain matin, il faudra en ajouter deux cents. Le dernier invité parti, Raymond récupère les lumignons. Il faut penser à l'arrosage matinal. Demain soir il les remettra en place. Bof, il n'y en a jamais qu'un millier, mais que voulez-vous, c'est si joli…

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