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La case au gorilleFabien Moustrou alias Sully - 32 ans - Le Verdon-sur-merSes cases et ses bulles sont son oxygène. Après avoir frappé aux portes des éditeurs de bande dessinée, sans succès, il a décidé de prendre son destin en main en publiant à compte d'auteur son premier album, « Le gorille mauve ».
C'est une chambre atelier avec une large baie vitrée avec vue sur les pâturages et les marais du Verdon-sur-mer. Un espace adolescent, à l'étage de la maison maternelle, où Fabien Moustrou met en forme et en couleur son univers de bande dessinée. Par facilité, on pourrait dire qu'il vit dans sa bulle. On comprend vite qu'il est avant tout animé par un farouche désir d'indépendance... notion que l'on sait, toutefois, toute relative. « Je ne veux pas qu'on décide de ma vie », dit d'un ton monocorde ce timide au caractère bien trempé ; dans un demi-sourire, il se décrit lui-même comme « têtu ».
Depuis l'obtention du baccalauréat (A3 : littéraire/arts plastiques), il est entré dans l'espace-temps de la création. Bien décidé à se payer le luxe de donner le temps au temps : « Souvent, les grands dessinateurs arrivent à maturité tard ». Ne surtout pas croire qu'il est dans la provocation lorsqu'il explique qu'avec « la pression du travail », il n'aurait pas pu progresser dans sa maîtrise du dessin. Ne pas imaginer non plus qu'il vit en apesanteur, au-dessus des contingences socio-économiques. Il ne sait que trop qu'il n'y échappe pas. Dernièrement, convoqué par la commission locale d'insertion (CLI), on lui a fait comprendre qu'il lui faut faire un choix moins « irréaliste » que celui de la BD pour espérer conserver son RMI (revenu minimum d'insertion). De toute façon, il le sait, la perfusion du RMI n'est qu'un pis-aller. Mais pas question de choisir un métier par dépit. Sa formation d'assistant vétérinaire lui laisse une issue de secours : « Si je dois chercher un travail, j'irai dans ce secteur ». Il goûte la chance d'avoir pu compter sur le soutien de ses parents. Soutien « matériel » de la part de son père, « moral », essentiel, de la part de sa mère, Danielle. C'est à elle qu'il dédie son premier album, ainsi qu'à sa grand-mère Hermance. Hermance la Verdonnaise, « une femme de caractère, assez autoritaire ». « A chaque dessin, elle me disait : « Oh mais ! Tu l'as décalqué ! », raconte Fabien à propos de cette grand-mère qui aimait aiguillonner ses interlocuteurs, cette grand-mère qu'il aimait tant. Logique qu'il l'associe à la naissance de son premier album, « Le gorille mauve », publié à compte d'auteur, à défaut d'avoir pu trouver un éditeur intéressé par les aventures de Caboch le chien bleu. Dans cette première histoire - la seconde (« Kikouyou a disparu ») est en préparation -, le héros canin, chienchien à sa mémère, se fait aventurier et part à la recherche d'une rareté, le gorille mauve, spécimen caché dans les forêts africaines. Son plaisir pour la mise en couleurs saute aux yeux à chaque planche. On évoque le sujet, il se fait plus disert. « La couleur, c'est quelque chose que je travaille peut-être plus que le dessin, concède-t-il. Dans ma tête, quand je pense à mon dessin, je le vois en couleurs. » D'où un style de dessin tout en rondeurs qui laisse la part belle au coloriage, justement. Les angles droits sont bannis, y compris dans l'architecture des bâtiments. « J'aime bien tout déformer, donner un élan de vie. Quel intérêt de dessiner les choses comme elles sont vraiment ? Les grands maîtres de la peinture l'ont déjà fait mille fois et mieux que nous. » Dessinateur autodidacte, il a puisé les fondamentaux chez quelques grands classiques. Hergé pour l'apprentissage du « dessin au trait ». Disney et Peyo pour « les expressions des personnages ». Pour le reste, il se targue d'offrir un monde très personnel, surtout pas calqué sur les auteurs à succès. D'ailleurs, il n'est qu'à voir sa bibliothèque maigrichonne pour se convaincre que Sully - son deuxième prénom devenu son pseudonyme - n'est pas bédéphile, ni collectionneur ni fan d'un auteur particulier. Il peine à citer, au débotté, des dessinateurs contemporains dont il apprécie l'œuvre. « Je pense qu'il vaut mieux développer une œuvre personnelle, sans s'attacher à la mode, sans être au courant de tout ce qui sort. Pour être original, il faut être personnel, ne pas se laisser influencer. » Surprenant Sully, que ses parents avaient d'abord conduit vers la pratique du violon, qu'il apprit d'abord au conservatoire de Bordeaux, puis à Paris où son militaire de père avait été affecté. La musique lui a appris « la rigueur et le travail ». Finalement, à l'archer il a préféré le pinceau, aux partitions la peinture acrylique. Sur les bancs de l'école, déjà, il était de ces élèves que l'on dit « dans la lune » ou « étourdis », dont les cahiers de cours sont le réceptacle d'une expression artistique non académique et donc généralement mal comprise du corps enseignant… Surtout lorsque le jeune Fabien se plaisait à croquer les trognes des profs qu'il ne portait pas dans son estime. Au lycée bordelais Camille-Jullian, il était même dans l'antichambre du renvoi… Il n'est pas loin de penser qu'il n'a dû son salut qu'à la reconnaissance officielle de son talent naissant : devant ses camarades et la direction de l'établissement, il reçoit un « Ecureuil d'Or » du festival international de la BD d'Angoulême, un prix interscolaire sponsorisé par la banque qui place nos noisettes au coffre-fort. En deux planches, il avait choisi d'expliquer, d'une manière à la fois légère et pédagogique, comment le virus du sida se diffuse dans l'organisme. Ce premier prix lui permet de se présenter à des éditeurs. Sa première commande est une illustration de la chanson « J'suis snob » dans un album collectif dédié à Boris Vian ; Petit à Petit a grandi sur ce créneau de la chanson et des œuvres littératures en BD. Plus tard, Paul Beauté, directeur des éditions Le Cycliste, à Bordeaux, lui fait appel pour « A toute allure », un comics de vingt-quatre pages… en noir et blanc. Autant dire une gageur pour Sully, qui relève le défi en jouant sur les contrastes et la lumière. Son « Gorille mauve » est le fruit de deux années de travail. Un travail artisanal, soigné, dont on se dit spontanément qu'il s'adresse plus particulièrement à un jeune public. Mais l'intéressé refuse, on s'en doutait, de se laisser enfermer dans une case. « Je ne dessine pas en ciblant un public en particulier, plaide-t-il. Je cherche avant tout à faire quelque chose qui me plaît. » C'est sur le marché de Noël du Verdon qu'il a vendu les six premiers exemplaires de son album fait maison. Son objectif est double : éponger les frais engagés pour l'impression de ces 1.500 exemplaires, et puis se faire connaître. Il s'appelle Sully, il veut vivre de son art, et, si possible, donner du plaisir à ses lecteurs. « Le gorille mauve », 13 €, en vente à l'hypermarché E. Leclerc de Lesparre et sur commande par mail : goldorak33@club-internet.fr Curriculum vite fait
1976 : naissance le 4 janvier à Bordeaux.
1994 : primé « Ecureuil d'Or » au festival d'Angoulême. 1997 : première commande pour un ouvrage collectif des éditions Petit à Petit. 2003 : s'installe au Verdon avec sa mère. 2007 : édition à compte d'auteur du « Gorille mauve ». Lu 1000 fois
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