Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:28

La renaissance de Clara

A bientôt 47 ans, cette Médocaine prend un nouveau départ après avoir subi, pendant plus de vingt ans, les violences physiques et morales de son mari. Une relation complexe qui s'est soldée par un coup de feu et un procès en cour d'assises.



La renaissance de Clara
Il a fallu qu'elle tire sur lui pour se libérer des coups et du silence. Dans la soirée du 27 août 2005, après une soirée chez des amis parisiens qui passent traditionnellement leurs vacances en Médoc, sa fille et son gendre la raccompagnent chez elle, à Queyrac. Son mari, qui s'était éclipsé pendant la soirée et qu'elle soupçonnait alors d'adultère, arrive en voiture « comme un fou ». « Il s'est jeté sur moi. » Sa fille et son compagnon tentent d'intervenir, prennent eux aussi des coups. Alors Clara prend peur, se souvient qu'elle voulait « les protéger ». Elle entre dans la maison, saisit un des fusils chargés, une carabine 22 long rifle, et tire en direction de son mari. Il est blessé à l'épaule. « Je n'ai pas visé, mais je voulais que ça s'arrête. » Elle se rappelle avoir dit à sa fille : « Va voir ton père, je crois que je l'ai touché ». Après le coup de feu, elle part en voiture avec son gendre. Sa fille reste sur place, donne les premiers secours à son père, alerte les secours. Clara est entendue par les gendarmes de la brigade de Saint-Vivien-de-Médoc. « Ils ont été très sympas. » Le moment le plus difficile, « c'est la garde à vue, à Saint-Laurent-Médoc ».

> Suivent cinq mois de détention provisoire à la maison d'arrêt de Gradignan, parmi quarante autres détenues. Après le « chauffoir », cellule prévue pour six, elle se retrouve dans une cellule à deux, avec Sandra, une prostituée algérienne de 26 ans. C'est par la télévision que cette dernière apprend pourquoi Clara est derrière les barreaux. Entre elles, le courant passe bien. Elles sont d'ailleurs aujourd'hui encore en contact. Clara est également restée « très liée » avec une autre détenue de 27 ans, « ex-championne de France de boxe » : « Je suis sa mamie », dit-elle avec un esquisse de sourire. Où l'on comprend, aussi étrange que cela puisse paraître, qu'elle n'a pas vécu la prison comme un gouffre. Elle s'est au contraire efforcée de ne pas rester cloîtrée dans sa cellule, de participer aux activités proposées et même de passer l'équivalent du certificat d'études : un début de renaissance pour celle qui a quitté l'école à l'âge de 15 ans. Mieux encore, « la prison m'a ouvert les yeux sur plein de choses », dit-elle.
Surprenante Clara. A la fois battante, et soumise dans son couple. Pourquoi ne pas avoir réagi, pourquoi ne jamais avoir porté plainte contre son mari pour les violences qu'il lui faisait subir ? « Je ne sais pas. Je n'arrive pas à l'expliquer. Avec lui, je n'ai jamais pu… Avant le procès, j'avais encore des sentiments pour lui », explique-t-elle, ajoutant qu'elle ne se sent aucunement « coupable » de cette relation violente. Pendant le procès en cour d'assises, en avril 2007, l'avocat de Clara, Me Guitard, a décrit l'époux de sa cliente comme un homme exerçant une forte emprise psychologique sur Clara. Un expert a qualifié cette relation conjugale de « pathologique, basée sur l'affrontement et la mise en danger ». Les époux avaient connu deux ruptures, mais toujours ils se sont retrouvés, comme aimantés l'un par l'autre. De quoi décontenancer les frères de Clara, qui ont tenté d'intervenir dans cette relation complexe. Forcément, des pro-ches se sont éloignés d'elle. Sa mère, 76 ans, est toujours restée à ses côtés, a vécu avec elle toutes ces épreuves. « Nous sommes soudées », dit-elle dans un sourire.

> « La première fois qu'il a levé la main sur moi, raconte Clara, nous n'étions même pas mariés. Nous étions en vacances chez lui, au Portugal. J'avais pris mes valises pour repartir, mais il est revenu me chercher, il s'est excusé… » Cette première fois, c'est probablement le nœud de leur histoire, comme presque à chaque fois dans les affaires de violences conjugales. Soit elle passait l'éponge sur cette gifle « accidentelle », soit elle décidait de mettre immédiatement fin à cette relation avec V. Un « homme de passage » rencontré à la gare Saint-Jean de Bordeaux. C'était en 1980, elle était employée à la cafétéria de la gare ; depuis, elle n'a travaillé qu'épisodiquement.
Après quelques années de relative tranquillité, le chômage et l'alcool révèlent définitivement la personnalité de son mari : un homme dont la violence explosait « pour un rien ». Les violences physiques, « ce n'était pas tous les jours, c'était par périodes ». Le regard noir de Clara s'obscurcit davantage lorsqu'elle évoque « la violence morale ». « Il me rabaissait plus bas que terre », ajoute-t-elle, incapable de trouver d'autres mots. Avant d'arriver à Queyrac, en décembre 1999, le couple et leurs deux enfants, avaient vécu à Cenon, dans un immeuble à deux pas de… l'APAFED, association pour l'accueil des femmes en difficultés. Elle passe rapidement sur ces nuits de démence, jetée hors de la maison, « dans les bois », à dormir dans la voiture, sa liberté surveillée par un mari qui « contrôlait tout », les excuses invraisemblables trouvées pour justifier les bleus et les ecchymoses. Bref, tout ce qu'elle a dû raconter pour la première fois devant une salle de cour d'assises pleine à craquer. « C'était impressionnant. »
Au terme du procès d'assises, Clara est acquittée du chef de tentative de meurtre sur son mari. Elle est condamnée pour violences volontaires, des faits de nature correctionnelle. Elle ne retourne pas en prison : la cour l'ayant condamnée à trois ans de prison dont trente-deux mois avec sursis, les quatre mois fermes restants sont couverts par sa détention provisoire.

> Sa vie est encore fragile, mais Clara prend un nouveau départ. Elle loge tantôt chez sa mère à Queyrac, tantôt chez sa fille à Cissac-Médoc. Suite à une discussion avec le juge d'application des peines, elle suit actuellement une « remise à niveau » à l'INSUP de Saint-Estèphe et sort d'un stage - « avec un très bon rapport de stage », précise sa mère - à la maison de retraite de Queyrac. Objectif : préparer le diplôme d'Etat d'auxiliaire de vie. Pendant un atelier de travail à l'INSUP, une femme a fondu en larmes, elle aussi victime de violences conjugales. Clara l'avait déjà décelé dans son regard. En discutant, elle lui a conseillé, si elle venait encore à être battue, de faire constater ses blessures par un médecin et de porter plainte. Un cas parmi tant d'autres dans un Médoc où les gendarmes interviennent trop souvent dans ce qu'ils appellent, dans leur jardon, les VIF, violences intrafamiliales (lire encadré). « L'important, dit Clara, c'est de faire le premier pas. »

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