Les 24 heures du Piment

> La fête du piment d'Espelette, c'est le dernier dimanche d'octobre. Tout le monde sait cela. A commencer par un groupe de Médocains venus d'horizons divers, dont le noyau dur se recrute autour de Pauillac. Depuis plus de vingt ans, à l'initiative de la famille Ibar, ils se retrouvent chaque année, le moment venu, bien avant l'heure du laitier, pour une expédition mémorable au pays des cerises noires, des ventas et de l'axoa. Cette année, exceptionnellement, l'envoyée spéciale du JdM avait son siège au fond de l'autocar.



Dans le bus du retour, l'ambiance monte d'un cran dans l'allée centrale.
Quatre heures du matin, dimanche 29 octobre. Françoise m'a prévenue. « Soyez à l'heure, le bus n'attendra pas… » Je suis en avance. Heureusement, car l'autocar l'est aussi. Maudite heure d'hiver, qui perturbe quelque peu les horloges internes. Le bus est déjà à moitié plein, avec un premier chargement à Vertheuil et le second à Pauillac.
On range les cabas et les poussettes dans les soutes, en récupérant les bébés au vol. Tout rouges, essoufflés, Custodio, Maria, Françoise, Béatrice, Maïteya et Tamara, la benjamine emmitouflée dans son surpyjama, grimpent à la queue leu leu. Chacun trouve sa place, la même, année après année. Je ferme la marche, demandant au passage où je puis m'installer, de crainte de froisser quelque susceptibilité. J'ai lu quelque part, que dans le train qui relie Djibouti à Addis-Abeba, en Ethiopie, les places sont réservées aux habitués et que les touristes n'y sont pas les bienvenus. Imaginez qu'il en soit de même en Médoc…Il n'en est rien, mais j'ai l'impression qu'on apprécie mes scrupules de néophyte.

> Dernier arrêt : Saint-Laurent, cinq heures et demie. Grosse fournée. Des petits malins de Saint-Estèphe ont compris qu'en venant ici, ils gagnaient une demi-heure de sommeil ! Les chauffeurs se relaient dans la nuit au brouillard de plus en plus dense à l'approche du matin. Sud des Landes. On quitte la nationale vers Saint-Vincent de Tyrosse. Première étape traditionnelle, le bar-tabac, ses montagnes de croissants, pichets fumants de café et de chocolat. Les habitués en profitent pour de rituels jeux de grattage. Imaginez qu'un Rapido gagnant permette de payer tous les achats de la journée ! On en profite pour habiller les petits. Nous repartons par le chemin des écoliers. L'Aquitaine s'enferme dans le brouillard, alors que notre expédition franchit les dernières nappes avant la frontière.
Nous voici à Dancharria, à écumer les ventas. En ce week-end de vacances scolaires, en plein été indien, les magasins ne désemplissent pas. Les jerricans de whisky et les brouettées de cigarettes changent de mains. Pour les mamies, c'est l'occasion de se faire plaisir, de traîner un peu entre les rayons, d'essayer, de comparer, ce qu'elles n'ont jamais le temps de faire à la maison, de se faire plaisir. Là, c'est leur jour à elles. On a deux bonnes heures devant nous, alors que les chauffeurs, Bernard et Didiern lézardent au soleil. C'est eux qui vont me raconter l'histoire de Mimi.
D'abord, elle ne s'appelle pas Mimi, mais Ghislaine Ibar et jusqu'à il y a deux ans, c'était Bernard, son mari, grand animateur et membre du comité des fêtes de Saint-Julien qui organisait cette excursion. Professionnel du transport collectif, à la société SERA, il avait entraîné ses collègues dans l'aventure, voilà plus de vingt ans. A son décès prématuré, il y deux ans, Mimi a failli baisser les bras, mais tous les amis, les habitués, qui, par le bouche à oreille, constituaient depuis tant d'années le noyau dur de l'équipe, l'ont convaincue de continuer. Mélanie, 17 ans, sa fille, se charge de l'animation, distribue des bailhots de bonbons, fait soupeser à chacun le jambon, qui fait l'objet d'un concours et qui tiendra les voyageurs en haleine toute la journée, s'occupe de choisir les CD de bandas qui vont mettre l'ambiance dans le car jusqu'au retour. Mimi et Mélanie perpétuent le souvenir et le sens de la fête, jusque dans le comité des fêtes de Saint-Julien dont Mimi vient d'accepter la présidence.

> Midi trente, on fourre les cabas pleins à ras bord dans les soutes et le bus repart pour Espelette. Les ennuis commencent dès la sortie d'Ainhoa. Vue d'avion, croquée par un Yann Arthus-Bertrand, Espelette doit ressembler à une gigantesque araignée dont les pattes interminables, faites de voitures agglutinées, s'étendent jusqu'aux communes voisines. Avec un culot de pro, le chauffeur ose entrer dans un village en état de siège. Les cheveux dressés sur la tête, la néophyte voit déjà le clash, entre les voitures qui ne peuvent avancer et le car qui ne peut reculer. Tout ça avec des pentes à 6%. Mais, confiant, le chauffeur continue d'avancer, jusqu'à un hall immense. C'est le charcutier traiteur d'Espelette qui a monté ça. Imaginez le déambulatoire de la gare Saint-Jean à Bordeaux, tout enguirlandé de piments, avec le vacarme des Capucins en prime. Des tablées de deux cents couverts nous attendent. On n'a pas le temps d'étudier le menu. On fait confiance et on a raison : garbure, tripotx de mouton (boudin) aux piments d'Espelette ou merlu à la luzienne, axoa de veau (émincé en sauce pimentée), gratin dauphinois, fromage de brebis et confiture de cerises noires, gâteau basque.
A la sortie de table, on voudrait pouvoir s'étendre et rouler tout seul jusqu'à la fête, mais c'est une grimpette qui nous attend, propice à la digestion, jusqu'au centre du village. Là, il n'y a pas à s'y tromper, c'est bien le piment que l‘on fête. Célèbre par ses devantures de maisons garnies de guirlandes de piments, le village en est couvert. La densité de la foule est telle que l'on a le sentiment frustrant d'être constamment à contre-courant. On croise des messieurs écarlates arborant fièrement le béret rouge et un piment vermillon en pendentif, sans s'inquiéter outre mesure des réflexions moqueuses au bureau le lendemain, pour peu qu'ils passent au journal télé de France 3. C'est du dernier chic que d'arborer un gilet en peau de mouton, des knickerbockers et des chaussettes en laine des Pyrénées avec brodequins.

> Foire commerciale, fête foraine, fête des bandas, il faut avoir vécu la fête des piments d'Espelette, dégusté le piment au sel, le piment en poudre en gelée, les cerises noires, tâté les jambons, humé les fromages et les gâteaux basques, fait claquer les fouets et admiré les makilas, sculptés et pyrogravés. Et se dire, au moins une fois : « Bon, j'arrête tout et je me retire ici. » Mais la vie n'est pas si simple et si nombre de Basques ont « émigré » en Médoc, il doit y avoir une raison. Peyo Dospital – l'ancien pilier du XV de France, patron du bar-restaurant « Le Trinquet » –, Pierre Accociberry, le charcutier, la connaissent, « Et pardi, c'est pour fournir le vin… » Et du bon. Les Elicèche, Goycochea, Lecumberri et autres Marti ont fait souche. Ils n'en reviennent pas moins au pays pour la fête.
C'est en pensant à tous les copains basques du Médoc qu'on fait le plein de conserves, marmitakos, pâtés, axoas, cordes de piments. Chargés comme des bourriques de contrebande, on apprécie la descente jusqu'au bus, et en route pour le Médoc. Des fois que l'on aurait encore faim, Mimi, à Saint-Vincent de Tyrosse, dresse une table improvisée et offre le casse-croûte. On digère en dansant dans l'allée du bus. Olé ! A l'arrivée, peu avant minuit, on a les petits yeux, mais assez de tonus pour dire, « merci Mimi, bravo aux chauffeurs » et « à l'année prochaine ». Tout ça pour 46 euros. Pas la peine de se bousculer, les places sont retenues des mois à l'avance et on ne peut guère y accéder que grâce à une défection. C'est une affaire de copains, on vous dit.

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