Les mailles se resserrent

Christian Talavera - 46 ans - Macau

Son poisson favori, l'alose, le « poisson d'argent », est désormais interdit de pêche dans l'estuaire de la Gironde. Ce tatoué sympa, vice-président de l'Harmonie de Macau, n'est pas près de remiser ses filets, même s'il s'inquiète pour sa profession.



Les mailles se resserrent
Lui aussi, d'une certaine manière, est une espèce en voie de disparition. Christian Talavera, dit Kiki, fait partie de la nasse des derniers pêcheurs professionnels de l'estuaire de la Gironde ; une trentaine, estime-t-on. « Ils étaient plus de 400 en 1975 », remarque ce tatoué gentil, avec son accent local généreusement farci de « anqui » et de « drolles » propres au parler médocain. Il est le dernier professionnel à avoir son embarcadère au port d'Issan (Margaux). Sur le panneau, on peut lire : « C. et P. Talavera : du pêcheur au consommateur. Crevettes, mules, lamproies, aloses. » Sauf que d'aloses, il n'y a plus, ou si peu. En 2005, elles étaient deux fois moins qu'en 2004, en 2006 deux fois moins qu'en 2005, etc. Et en mai dernier, la tradition en a pris un coup lors de la Fête de l'alose à Macau : il a fallu griller des darnes de saumon ; la centaine de kilos d'aloses que Christian avaient congelée n'y suffisait pas. Pas étonnant que le comité de gestion des poissons migrateurs (G.O.G.E.P.O.M.I.) Garonne-Dordogne-Charente-Seudre-Leyre ait pondu un moratoire de cinq ans sur la pêche de Alosa alosa (grande alose).
Concrètement, depuis l'arrêté préfectoral du 19 février dernier, et dans un premier temps jusqu'au 30 janvier 2009, interdiction formelle de prendre une alose au filet sans la remettre à l'eau. Gare aux amendes ! Problème, ce poisson vedette de la gastronomie locale représente 70 % du chiffre d'affaires de Christian. Lundi 7 avril, au Verdon-sur-mer, la réunion entre le comité des pêches local et les Affaires maritimes n'a guère rassuré les pêcheurs estuariens : les indemnisations seront étudiées au cas par cas pour l'alose, mais rien ne sera décidé avant le dernier trimestre 2008, et on se dirige pour 2009 vers des quotas concernant l'anguille et la civelle. Finalement, seuls les mulets, que l'on pêche toute l'année dans la rivière, et la crevette blanche (de mars à novembre), ne font l'objet d'aucune mesure conservatoire. Le tableau, en tout cas, n'est guère réjouissant. Christian, lui, constate que les mailles du filet de restrictions se resserrent chaque année un peu plus sur sa profession. « Faut pas rêver, sans l'alose, on va y laisser des plumes, juge-t-il. Avec la lamproie, je vais pouvoir payer mes frais et mes charges fixes… Mais après, il faut bouffer ! »

Ce qui explique la raréfaction de l'alose ? Au grand large, on évoque le Gulf Stream, l'un des plus grands courants océaniques, qui, dévié sous l'effet du réchauffement climatique, ne faciliterait plus l'entrée des poissons migrateurs, dont l'alose, dans l'estuaire. Les barrages EDF sur la Garonne et la Dordogne, en dépit de l'installation de passes à poisson, sont également des entraves à la libre circulation de l'alose. Sans oublier des niveaux d'eau insuffisants, les frayères détruites par l'extraction de granulats, la pêche de loisir qui pèse aussi dans la balance, les bateaux de pêche océanique qui auraient trop piégé les aloses dans leur immenses filets à l'embouchure de l'estuaire, les empêchant de remonter la Garonne pour aller se reproduire. Bref, une conjonction, fatale, de facteurs, à laquelle Christian, soucieux de ne pas dramatiser, apporte un bémol : « Il y a toujours eu des cycles pour l'alose. Comme le déclin dans les années 70. A l'inverse, en 1995, le kilo d'alose était à 2,50 francs au marché des Capucins à Bordeaux ! » Ce qui ne l'empêche pas de regarder dans le rétroviseur et de pointer lui aussi des facteurs aggravants. Il cite la pollution au pétrole brut de janvier 2007 venue de la presqu'île d'Ambès - pollution contre laquelle la mairie de Macau a porté plainte -, ainsi que les nombreuses années pendant lesquelles les rejets en produits phytosanitaires des propriétés viticoles finissaient irrémédiablement dans les eaux de l'estuaire. Heureusement, les normes et les obligations ont fixé un canevas de bonne conduite. Ecologiste, le dernier pêcheur pro de Macau ? Il tique, réfléchit, et lâche dans un sourire : « Pour moi, les meilleurs écologistes, ce sont les chasseurs et les pê-cheurs ».
Pour la pêche aussi, les normes européennes et les réglementations sont passées par là. Ce qui fait dire à Christian que, dans sa profession, la relève va être difficile. D'abord parce que l'apport financier peut en refroidir plus d'un. Pour obtenir le permis de mise en exploitation (PME), « il faut avoir de la puissance moteur, et pour ça, il faut que certains pêcheurs prennent leur retraite », résume-t-il. Une fois obtenue, dans cette jauge nationale, la puissance voulue en kilowatts, reste à faire construire ou à racheter un bateau. Sauf que, à la manière des artisans taxis qui revendent leurs précieuses licences, les pêcheurs eux aussi monnaient très cher leurs embarcations. « Et puis avant, poursuit Christian, on s'embarquait neuf mois avec un professionnel, pour une sorte d'apprentissage, et on pouvait s'installer. Aujourd'hui, il faut un certificat d'initiation nautique (trois mois), puis, avec le livret maritime, on fait trois ans d'embarquement, et enfin on passe un « capacitaire » (niveau BEP) qui donne droit à être pêcheur sur l'estuaire. » Plus exactement « marin pêcheur », précise-t-il avec fierté. C'est que l'estuaire est à la fois eau douce et eau salée, à la fois apaisant et inquiétant.
Lui ne se serait pas vu pêcheur au large, « parce qu'en pleine mer, tu ne vois rien ». C'est entre les deux rives de l'estuaire qu'il a ses repères. Là qu'il observe le rythme des saisons, la vie sur les rivages, sait qu'il peut saluer, même de loin, les chasseurs de tonnes ou le couple De Mecquenem sur l'île Margaux. Là encore qu'il a appris que lorsque les chevaux de l'île du Nord s'approchent du bord, « c'est qu'il va pleuvoir dans les deux jours qui suivent ».
« En gros, avec vingt-cinq ans de retard, j'ai suivi ce qu'a fait mon père », dit-il, soudain songeur. Dans l'entreprise de bâtiment fondée par son père, Pierre, il entre comme maçon. Mais il choisit de ne pas prendre la succession aux manettes de l'affaire familiale, qui emploie alors une vingtaine de salariés, lorsque son père bifurque et s'installe comme pêcheur professionnel ; « Je ne me voyais pas commander des gens dont certains m'avaient vu grandir », justifie Christian. Qui préfère travailler pour lui comme conducteur d'engins, jusqu'en 1994, date à laquelle la conjoncture du secteur s'est nettement assombrie. Il suivra encore la ligne paternelle pour s'embarquer dans l'aventure de la pêche estuarienne. Un choix qu'il ne regrette pas. « Quand il y a du brouillard ou beaucoup de vent, c'est sûr, on se demande ce qu'on fait là au milieu, explique-t-il. Mais sinon, je n'ai vraiment pas l'impression de travailler. Et puis mes patrons, ce sont mes clients, c'est tout ! » Une clientèle constituée essentiellement de particuliers et de quelques poissonniers, comme à Ludon-Médoc et Parempuyre.
Ses zones de pêche, toujours les mêmes : entre Lamarque et Margaux à marée haute, entre le port d'Issan et la « limite Garonne » à marée basse. A terre, son port d'attaches, affectif, reste Macau. Un village qu'il a vu évoluer et où il s'implique du mieux qu'il peut. Si son métier lui en avait laissé le loisir, il serait volontiers parti en campagne avec l'équipe de Chrystel Colmont, devenue maire de Macau. Il faut dire aussi qu'il est déjà fort occupé avec les répétitions et les concerts de l'Harmonie de Macau, dont il est vice-président, ainsi qu'avec la Banda Pierrot. « Pierrot », en hommage à son oncle, Pierre Soum, 83 ans, le doyen de l'Harmonie. Macau est son centre. Le village où le carnaval et la Fête de l'alose sont les deux événements festifs qui fédèrent la population et ramènent, pour l'occasion, les enfants du village partis vivre ailleurs. Kiki, lui, est resté. Il garde en mémoire ce Macau où « gamins, on avait le choix entre le foot, l'athlétisme ou la musique ». « J'ai choisi la musique. » La trompette, précisément. Il se souvient aussi de ces dimanches, lorsqu'il n'y avait pas foot au stade : « On restait au port, à jeter des cailloux dans l'eau, à nager dans la Garonne… » A l'époque, il raconte que les bons élèves gagnaient le privilège d'être dissipés, ce dont il ne se privait pas ! Bon élève donc, jusqu'au lycée. « Et puis j'ai tout arrêté, j'ai saturé. Entre l'école et le conservatoire de musique de Bordeaux, je n'avais plus assez de temps pour moi. » Avant cela, s'il s'est « expatrié » au collège du Bouscat, c'est uniquement pour « pouvoir faire espagnol première langue ». Sans doute par souci de ne pas briser le fil des origines paternelles : son grand-père était de Medina del Campo, province de Valladolid. Alors, s'il devait un jour larguer les amarres, ce ne serait pas pour Labarde, Soussans ou Margaux, mais certainement pour l'Espagne - où vit sa fille -, sa deuxième maison.

Curriculum vite fait

1961 : le 12 mai, naissance à Macau.
1967 : entre au conservatoire de musique de Bordeaux, comme trompettiste.
1978 : CAP de maçon au CFA de Blanquefort.
1994 : devient pêcheur professionnel.
2008 : en février, interdiction de la pêche à l'alose.

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