On l’appelle Ginou

Jeanne Baudray - 84 ans - Saint-Vivien-de-Médoc

Profondément marquée par cette jeunesse assombrie par la Seconde Guerre mondiale, la maire de Saint-Vivien voit manifestement sa vie comme un pied de nez au machisme.



On l’appelle Ginou
Ne pas se fier à l’allure frêle de ce petit bout de femme voûté. Jeanne Baudray tient toujours la route. N’en déplaise à ceux qui espéraient bien la voir passer la main au terme de son deuxième mandat. Même si l’expérience lui a appris la prudence, elle devrait être candidate à sa propre succession en mars prochain. Elle ne voit pas de problème majeur à être éventuellement élue pour un troisième mandat, dont elle sait qu’elle n’ira pas jusqu’à son terme, pour passer le témoin en cours de route. Avec son petit air frondeur, on pourrait croire qu’elle prend un malin plaisir à jouer un remake du « Viager » de Pierre Tchernia. Sa liste – l’une des quatre en prévision à Saint-Vivien ! - n’est pas constituée, mais elle y travaille. « J’ai besoin encore de discuter avec les conseillers municipaux qui repartiraient avec moi, explique-t-elle. Je ne fais rien sans leur accord. C’est pour ça que c’est un peu long. » Un effort de concertation qui ne serait pourtant pas son fort à en croire certains de ses détracteurs, qui voient surtout en elle une maire rétive à la délégation des responsabilités, autoritaire. Au mur de son bureau en mairie, cette phrase : « Ayez l’obligeance de me parler avec douceur sans élever le ton de la voix et sans me contrarier en aucune manière ». Même Yves Lecaudey, pourtant lié à elle par une tendresse profonde, reconnaît qu’elle est desservie par son côté « matriarcal dans les prises de décisions ». Et puis, en règle générale, ajoute le maire de Sainte-Hélène, gare à l’usure du pouvoir qui fait que « les choses autour de nous changent plus vite que nos méthodes ».

Son féminisme exacerbé en agace aussi plus d’un. Invitée, avec les quatre autres femmes maires du Médoc, à participer au numéro « spécial femmes » du JdM (numéro du 3 mars 2006), Jeanne Baudray avait confié que « sur certains dossiers, je sais que si j’avais écouté l’avis des hommes du conseil, ça n’aurait pas abouti ». Elle se souvient parfaitement de cette manchette parue dans le journal « Sud Ouest » : « Le maire de Saint-Vivien part en guerre contre le machisme. » C’était en 1999, au moment où le projet de loi sur la parité hommes/femmes pour l’accès aux fonctions électives créait des remous dans les travées du Sénat. Elle avait réagi vivement aux propos « affreux » de sénateurs rétrogrades. Pas étonnant d’avoir vu son nom figurer sur la liste girondine « Désirs d’avenir » de Ségolène Royal, candidate à l’élection présidentielle de 2007.
Il faut dire qu’elle a constaté très tôt qu’une femme doit en faire plus qu’un homme pour espérer se faire une place. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un milieu militaire : après la Libération de Bordeaux (28 août 1944), elle était entrée comme employée dans les bureaux de l’armée de l’Air, cours du Médoc. Elle ne résiste pas à l’envie de raconter cette anecdote, alors qu’elle passait une visite médicale. « Il fallait faire une analyse d’urines, mais pour les deux ou trois femmes que nous étions, difficile de faire pipi dans des tubes ! Alors, j’ai demandé au médecin capitaine : « Vous n’avez pas un bol ? » Il n’avait pas pensé à ça… » Elle finit sa carrière militaire fin 1946, au grade d’aspirant, comme secrétaire au cabinet du général Cappart. Une fin de carrière prématurée : « J’aurais dû y rester, tiens ! », regrette-t-elle encore. Mais son père craignait trop de la voir partir loin de lui, peut-être vers le bourbier de la guerre d’Indochine. Alors en 1948, c’est le retour au pays, retour au Café du Progrès que tiennent ses parents.

Saint-Vivien, c’est là que la petite Jeanne s’est vite révélée intrépide, protégeant son « indépendance » comme une louve – son premier militaire de mari l’apprendra à ses dépens -, se forgeant une bonne condition physique au guidon du vélo de course offert par son père, dont elle avait juste changé la selle, et qui « faisait pas mal d’envieux » parmi les garçons du village. Pendant l’Occupation allemande, expulsée de sa maison, la famille vit au Temple, hameau situé à l’entrée de Saint-Vivien. « A l’époque, les Allemands prévoyaient de mettre les jeunes dans un camp de prisonniers à Saint-Vivien », se souvient-elle. Alors, au nez et à la barbe des sentinelles de l’armée nazie dont elle guettait les heures de patrouilles, Jeanne aidait les jeunes de Saint-Vivien et de Soulac à franchir le canal de la Coulisse ; c’était le sas le plus sûr pour passer de la zone occupée à la zone libre. Elle ne prononce pas le mot de « Résistance ». Pudique.
Autre souvenir incrusté dans sa mémoire : ce jour de décembre 1942 où, avertie par des pêcheurs de l’estuaire, elle n’hésite pas à apporter son aide à deux équipages de commandos britanniques qui s’étaient retrouvés à découvert, au bout du chenal de Saint-Vivien. Ces Royal Marines de « l’opération Frankton » avaient pour but de saboter les navires allemands forceurs de blocus, sur les quais du port autonome de Bordeaux ; le 7 décembre 1942, dix hommes avaient quitté un sous-marin, posté à quelques miles de la Pointe de Grave, à bord de cinq kayaks de mer. Avec les pêcheurs, Jeanne a conduit les commandos des kayaks « Catfish » et « Crayfish » jusqu’à la Pointe aux Oiseaux où ils purent se cacher des Allemands, dissimulés derrière les roseaux pendant une journée, avant de reprendre leur mission de nuit. Alors elle n’est pas peu fière de signaler qu’une jeune femme joue son rôle dans le téléfilm « Des ombres dans la nuit - Opération Frankton ».

Elle ne sait dire exactement ce qui l’attache si fort à ce Médoc des mattes. Bien sûr, il y a l’estuaire où elle a appris à nager. Elle est un peu, de ce point de vue, à l’image de feu Paul Héraud, ancien maire de Saint-Christoly-de-Médoc, qui semblait comme né du lit de la Gironde. « L’océan a aussi un drôle de pouvoir sur moi, explique-t-elle. Je ne sais pas si je pourrais vivre sans. Si j’ai une réunion à Soulac, je fais le détour par l’Amélie. » Histoire de vérifier que l’Atlantique « est bien là ».
Politiquement, la doyenne des femmes maires de la Gironde est née d’un père radical socialiste. Elle prend sa carte au Parti socialiste en 1980, « avant l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République », tient-elle à préciser. « Contrairement à ce que certains pensent, je ne suis pas une opportuniste. » Son Café du Progrès était le passage obligé, en nord Médoc, de l’ancien député du Médoc Aymar Achille-Fould. Il l’appelait « mon amie socialiste ». Elle minaude presque pour faire comprendre qu’après tant d’années, il est normal qu’elle ait « des relations suivies avec certains parlementaires, et pas seulement de gauche », normal qu’elle connaisse si bien Philippe Madrelle, président du Conseil général… Il fallait la voir tenir de près Olivier Delcayrou, le nouveau sous-préfet, lors du pot qui suivait sa prise de fonctions ! Jeanne Baudray ne laisse pas indifférent. « Mais je suis une élue comme les autres », tient-elle à dire, avec cette coquetterie qui la singularise.
Louis Boyé, son second mari décédé en 2000, est celui qui l’a poussée à se présenter en 1977. Avec lui au moins, elle n’avait pas besoin de justifier son emploi du temps, elle pouvait goûter pleinement sa boulimie d’indépendance. Un de ses regrets ? « Ne plus pouvoir aller à la chasse à la tonne. »



Curriculum vite fait

1923 : naissance le 15 novembre.
1951 : obtient son permis de chasse.
1955 : achète avec son mari « Le restaurant des Chasseurs » à Saint-Vivien, avant de prendre la succession de ses parents au « Café du Progrès » (1962).
1977 : élue conseillère municipale, de justesse, ce qui l’a piquée au vif.
1994 : élue maire de Saint-Vivien en remplacement de Jacques Noël décédé en décembre 1993.
1999 : reçoit la Légion d’Honneur.
2001 : après son échec aux cantonales, réélue maire au deuxième tour.
2007 : prépare sa liste pour l’élection municipale de mars 2008.

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