Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:27

Quand on a que l'anoure

Jojo et Niquette - Pélobates cultripèdes – 3 ans – Le Verdon-sur-mer

Race particulière de crapaud vivant dans les dunes, le pélobate cultripède, espèce protégée de batraciens, est l'un des enjeux écologiques du projet Pegaz. Portrait.



Quand on a que l'anoure
Depuis plusieurs mois, c'est l'effervescence autant que la perplexité chez Jojo et Niquette. Ils s'appellent Georges et Monique, mais tout le monde les connaît par leur surnom. Jojo et Niquette sont le couple le plus emblématique de pélobates cultripèdes installés au Verdon depuis plusieurs générations. Depuis soixante ans, leur famille a tout connu. Bien planquée dans les dunes, entre pinède et oyats, elle a assisté à la construction des blockhaus allemands pendant la guerre et à leur évacuation à la Libération. Elle a vu arriver par le bac les premiers vrais touristes, qui prenaient leurs quartiers à la Chambrette ou sur la plage Océane. Elle a respiré les odeurs de fioul qui accompagnaient les tankers à l'époque du terminal pétrolier. Elle a bien rigolé en voyant Sophie Marceau se faire accueillir à coups d'œufs pourris par les chasseurs de tourterelles. Elle a un peu râlé – déjà – quand Port Médoc s'est bâti tout près des dunes.

Mais là, Jojo et Niquette ne savent plus quoi penser avec cette histoire de terminal méthanier qui s'annonce à deux pas de leur nid d'amour. Ils ont lu les détails de l'affaire dans « Crapaud Hebdo », le magazine qui s'adresse à tous les crapauds de France et leur donne des nouvelles régulières sur tout ce qui concerne leur habitat. Ils ont renoncé à assister aux réunions publiques organisées à Soulac ou au Verdon. « On se ferait marcher dessus comme des merdes », dit Jojo avec cette gouaille qui le caractérise. Il est vrai qu'avec leurs 9 centimètres de long et leur couleur jaune-verdâtre-marronnasse, on les remarque à peine et on les prendrait aisément pour des bouses.
Au Verdon, ils sont chez eux. Ils mènent une vie simple, maintenant que leurs quelque deux cents enfants – bien plus que Bob Denard, autre célébrité locale – coassent dans d'autres dunes. Eux n'ont pas voulu partir. « Pourquoi le ferait-on, s'exclame Niquette. On a ce qu'il faut pour manger, des vers de terre, des limaces, des moucherons. Et plein de moustiques. On est bien ici. » Jojo confirme, en frottant l'une contre l'autre ses pattes arrière munies de « couteaux » aiguisés – en fait, comme de petits ergots tranchants qui lui permettent de s'enfouir dans le sable pendant la journée. Comme tous leurs congénères, Jojo et Niquette ont une vie nocturne intense. « Et encore, soupire Jojo, je vieillis, je me couche plus tôt, maintenant. »
Le dilemme de Jojo et Niquette est clairement posé par la nature même du projet Pegaz. Bien sûr, il y a la carotte des expropriations et la possibilité d'être relogé – peut-être – sur un terrain encore plus riche en moustiques ou vers de terre. Ce que rend obligatoire leur classement en espèce protégée par les articles L 411-1 et 2 du code français de l'environnement. Mais un terminal méthanier implanté sur la terre de leurs parents, cela veut dire clairement pour eux l'exil. Une vraie catastrophe.

« Vous comprenez, attaque Jojo dans un léger rot dû à l'absorption sans doute un peu rapide d'un moustique qui passait par là, ici, c'est nos racines, notre culture. Je n'étais pas né à cette époque, bien sûr, mais dans la famille, tout le monde sait bien le déchirement que ça a été pour nos ancêtres qui ont dû déménager de 3 kilomètres au moins quand on a construit le terminal pétrolier dans les années 70. Alors là, s'ils arrivent avec leur gaz, où est-ce qu'on va bien pouvoir aller ? » D'autant qu'ils ne cuisinent pas au gaz et se chauffent naturellement, grâce à la température du sable à 1 mètre de profondeur.
La perspective de l'exode remplit d'angoisse le beau regard globuleux verdâtre de Niquette et fait durcir les micro-pustules de sa peau, un peu comme le ferait la chair de poule chez l'humain. Sauf que ce n'est pas une poule, mais un pélobate cultripède. Ils se voient déjà tous deux, leur baluchon sur l'épaule, fuyant l'arrivée des scrappers et des bulldozers, quittant les dunes du Verdon avec d'autres pélobates en une longue procession, risquant de se faire écraser à tout moment. Jojo, d'habitude si fort et protecteur, essuie furtivement une larme à cette terrible idée. Niquette lui prend amoureusement la patte. Ensemble ils ont vécu, ensemble ils combattront. D'ailleurs, ils ont tous deux adhéré à l'association « Une Pointe pour Tous », qui leur a consenti une cotisation exceptionnellement payable en moustiques.
Le Batave n'aurait-il point de coeur pour condamner au déracinement Jojo et Niquette, ces pélobates plus verdonnais dans leurs racines que bien des humains ?


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