Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:20

Sortie de route

Edmond Lusset - 61 ans - Lesparre-Médoc

Il a transporté dix sous-préfets sur les routes du Médoc pendant près d'un quart de siècle : Edmond Lusset voyage désormais sur les chemins de traverse de la retraite.



Sortie de route
Même s'il n'en a pas tout à fait conscience et sa modestie dût-elle en souffrir, il est l'un des personnages les plus connus du Médoc. Vingt-trois ans qu'Edmond Lusset traîne sa silhouette mince et sa gentillesse contagieuse dans le sillage des sous-préfets du Médoc, qu'il véhicule du matin au soir. Vingt-trois ans au service de ses patrons - et souvent de leurs épouses - à sillonner ces routes qu'il connaît comme le fond de sa poche. Vingt-trois ans de confidences et de petits secrets recueillis au cours de centaines de milliers de kilomètres parcourus, lui au volant, le boss à l'arrière. Un passé qui fait de lui une mémoire vivante du dernier quart de siècle en Médoc, que chaque nouveau titulaire du poste de sous-préfet ne manquait pas d'interroger à son arrivée, un peu comme on consulte un guide touristique avant de préparer son séjour.
Olivier Delcayrou aura été le dernier à bénéficier des services du guide. Depuis le 1er janvier, après une année supplémentaire, surtout pour faire plaisir à René Partouche, sous-préfet de 2005 à 2007, Edmond Lusset parcourt les chemins de traverse de sa retraite. Une forme de rupture pour lui qui en aura connu quelques-unes dans sa vie. A commencer par celle de son adolescence. « Mon histoire, c'est celle du « Coup de Sirocco », dit-il avec son éternel sourire.

Il montre, avec une nostalgie certaine, quelques photos en noir et blanc de Saint-Cloud. Pas le havre résidentiel de la banlieue parisienne, mais la petite ville pas plus grande que Lesparre, toute proche d'Oran, en Algérie (aujourd'hui Gdyel), dans laquelle il a vécu ses quinze premières années. Les photos, celles du cinéma, de l'église, de l'épicerie, évoquent une vie tranquille, chez ses parents petits viticulteurs, à l'école où cohabitaient enfants de colons et jeunes Arabes. « Indigènes », comme dit Edmond Lusset, dans un vocabulaire rétro qui ajoute à la mélancolie du souvenir. Saint-Cloud, c'est l'Algérie idéalisée, qu'il n'a plus jamais voulu revoir depuis l'été 62, pour en garder intacte la mémoire des jours heureux.
Aujourd'hui, le Médoc est devenu sa vraie patrie. Parce que c'est la terre qui l'a recueilli, avec ses parents, juste après l'arrachement. Après avoir travaillé au château Belgrave, à Saint-Laurent-Médoc, son père rachètera le petit domaine de château Gugès, à Cissac-Médoc, dont ses neveux, Jean-Christophe et Philippe Gugès, sont toujours les propriétaires. Edmond Lusset découvre alors une région, ses coutumes, ses personnages de l'intérieur. Il se souvient avoir eu Jean-François Régère comme colocataire alors qu'il étudiait la comptabilité à Castelnau. Ses autres camarades de l'époque s'appelaient Philippe Duport, ancien maire de Valeyrac, ou l'entrepreneur en maçonnerie Jean Gessey.
A son retour du service militaire, le voilà responsable de la coopérative agricole Médoc Expansion, à Lesparre. Il y restera quinze ans, « au service de ses clients », dit-il. Jusqu'à la fermeture de la structure et aux petits boulots commerciaux, qu'il effectuera pendant deux ans, en voyant passer son rêve sous les yeux. « J'habitais déjà Lesparre, à 50 mètres de la sous-préfecture, raconte-t-il. Et quand je voyais passer la Renault 20 du sous-préfet conduite par son chauffeur, je me disais : qu'est-ce que j'aimerais faire ce métier ».

Aux yeux d'Edmond Lusset, chauffeur de maître est une fonction de prestige, pas de servitude. On conduit des voitures haut de gamme. Et quand le maître est un haut représentant de l'Etat, c'est « une marque de confiance ». Un coup de pouce du destin lui permet d'accéder à son Graal le 1er octobre 1984, après avoir passé avec succès tous les tests psychotechniques. On change déjà d'époque. Il est le premier chauffeur de la sous-préfecture à laisser tomber les gants blancs et la casquette, symboles d'un passé compassé.
Jusqu'au jour de sa retraite, Edmond Lusset a connu dix sous-préfets, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs marottes et petites manies. A leur service pratiquement sept jours sur sept, trois cent soixante-cinq jours par an. Les véhiculant pour leurs rendez-vous, emmenant leur épouse chez le coiffeur, récupérant les enfants à l'école… « Sous-préfet, explique-t-il, c'est un métier où on vous demande beaucoup. Donc, il faut bien pouvoir compter sur quelqu'un pour les questions d'intendance. Mais je trouve que je n'ai connu aucun sous-préfet qui ait abusé de la situation. » Même si, au bout du compte, le n'importe quoi des horaires et la disponibilité quasi permanente de ce serviteur de l'ombre lui coûtera un divorce.
De ses patrons successifs, il se souvient de tous, avec des préférences envers certains, question d'atomes crochus. « J'ai eu la chance, avoue-t-il, de commencer mon métier avec Jacques Millorit. C'était un énarque, très cultivé, qui m'a appris plein de choses. On est toujours en contact. » Il évoque encore les années avec Françoise Verdier, toujours de bonne humeur, la timidité de Thierry Demaret, le charme ravageur de Rosy Farges, la simplicité de François Proisy. Mais avec l'atypique René Par-touche, il y a eu quelque chose en plus. Des origines de l'autre côté de la Méditerranée qui ont scellé une amitié vraie entre les deux hommes. « C'est le seul que j'ai fini par tutoyer », confie le discret Edmond. Le seul aussi avec qui il puisse parler pataouète, ce savoureux argot des pieds-noirs d'Algérie. Il garde aussi un souvenir ému de quelques rencontres avec des vedettes de la politique, comme les deux présidents du Sénat, Alain Poher et Christian Poncelet, Jack Lang ou encore Bernard Kouchner.

En vingt-trois ans sans état d'âme, Edmond Lusset ne voit qu'une seule invention qui ait - modérément tout de même - changé sa vie, c'est le téléphone portable, qu'il a eu en 1995. « Avant, se souvient-il, il fallait rester scotché à la voiture en attendant la fin des rendez-vous. C'était parfois long et ennuyeux, mais ç'aurait été mal vu de ne pas être là quand le sous-préfet revenait à sa voiture. Avec le portable, j'ai quand même gagné un peu de liberté. »
Une liberté qu'il va mettre désormais au service des autres, tout en retrouvant quelque peu son enfance. Depuis un an déjà, Edmond Lusset joue les projectionnistes bénévoles au cinéma Molière, à Lesparre. Une passion née il y a fort longtemps, sur les genoux de son grand-père qui l'emmenait au Casino, le cinéma de Saint-Cloud, aux murs blancs comme la lumière de là-bas. « J'ai failli y naître, révèle-t-il. Ma mère avait ressenti les premières douleurs de l'accouchement dans la salle… » John Wayne et Gary Cooper y faisaient leur loi dans des westerns qu'il dévorait, béat d'admiration. Cinquante ans plus tard, le virus ne l'a pas lâché. Il aime toujours les westerns et les films d'aventures, préfère les films intimistes aux œuvres violentes. « J'aime quand c'est la vie qui gagne », sourit-il. Une gentillesse contagieuse, vous dit-on.




Curriculum vite fait

1946 : naissance le 3 novembre à Oran (Algérie)
1962 : quitte l'Algérie pour le Médoc
1968 : entre à la coopérative Médoc Expansion
1984 : devient chauffeur du sous-préfet du Médoc
2006 : remariage avec Marielle
2008 : prend sa retraite

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