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Sortie de scèneAprès les élections municipales de mars 2008, à 75 ans, Pierre Brana, maire d’Eysines et ancien député du Médoc, quittera la scène politique. Entretien avec un homme à vision panoramique, l’un des pivots du PS girondin.
Il aurait pu, sans trop de regret, se passer de ce cinquième mandat consécutif. Mais sa succession n’était pas assurée. Son dernier mandat de maire d’Eysines est donc celui du passage de témoin. Comme c’est le cas en athlétisme, pour passer le témoin dans de bonnes conditions, il faut se connaître sur le bout des doigts, avoir confiance l’un en l’autre, être sur le même tempo. Sans surprise, Pierre Brana a donc adoubé Christine Bost, conseillère municipale d’Eysines et conseillère générale du canton de Blanquefort, pour être candidate à sa succession. Pourquoi elle ? « Elle est la seule candidate PS à s’être manifestée. Ça s’est fait naturellement. C’est elle qui a le plus d’aptitude pour la gestion d’une commune. »
> Le 24 juin 2007, soir du deuxième tour des élections législatives, dans une salle des fêtes de Sainte-Hélène métamorphosée en QG du PS médocain, Pierre Brana a fendu la foule, ému, pour enlacer Pascale Got. Tout un symbole : son « amie », ancienne directrice de communication à la mairie d’Eysines, celle qu’il avait poussée à se présenter au Pian-Médoc pour les municipales de 2001, venait de renverser le député sortant Jean-François Régère (UMP). Celui-là même qui, en juin 2002, avait créé la surprise aux dépens d’un Pierre Brana fort de deux mandats successifs, marqués par un activisme indéniable à l’Assemblée nationale. Il fut le rapporteur de plusieurs projets de lois, sans oublier un travail en commissions souvent peu connu du grand public. « En zone rurale, on juge le député davantage à sa manière de serrer les mains que sur son travail en profondeur, parce qu’on en est resté à la vision d’avant les lois de décentralisation », juge Pierre Brana, toujours étonné d’entendre des députés « parler de choses qui échappent à leur domaine d’intervention ». « Sur le terrain, ajoute-t-il, le député n’a quasiment plus de prise directe. » Christine Bost, Pascale Got et Emilie Coutanceau, conseillère régionale, trois femmes socialistes dont Pierre Brana a été le mentor. Alors, féministe ? L’intéressé ne répond pas directement à la question, préfère dire qu’il voudrait « une équité dans tous les domaines de la vie », assure qu’il a « toujours été sensible » au fait que la représentation féminine en politique n’est pas en adéquation avec une population française constituée, pour plus de la moitié, de citoyennes. Alors que la parité s’installe peu à peu dans les partis politiques, Pierre Brana a remarqué que les femmes hésitent trop souvent à s’engager, comme retenues par une forme d’autocensure. « Lorsqu’on bâti des listes pour les élections municipales, explique-t-il, il y a une phrase qui n’est prononcée que par les femmes à qui on propose une responsabilité : « Est-ce que j’en serai capable ? » C’est symptomatique d’un état d’esprit. C’est pour ça que j’ai mis du temps à préparer ma succession. » > La succession est un art délicat. Une sorte de devoir, estime même celui qui réalise sur ce point un sans-faute : « S’il y a une phrase que je déteste, c’est « après moi le déluge » ! ». Ses trois protégées ont trouvé leur place sur la scène politique locale. Deux d’entre elles, Emilie Coutanceau et Pascale Got, se sont même télescopées en 2006 lorsque les sections du PS médocain ont eu à désigner leur candidate pour les élections législatives, sur fond de guerre des courants. A propos d’Emilie Coutanceau, qui soutenait le Nouveau parti socialiste (NPS), Pierre Brana prophétise qu’elle a encaissé la déception, qu’elle « fera parler d’elle, vous verrez ». A l’entendre, les choses sont simples en politique. On perd ou on gagne. Il faut savoir encaisser les coups. Il fait l’impasse sur les intrigues, les coups bas, les « petits meurtres entre amis ». Non pas qu’il nie l’existence de ces stratagèmes. Mais on comprend qu’après tant d’années, la mécanique des jeux du pouvoir et ses chausse-trapes ne l’émeuvent guère. « Une main de fer dans un gant de velours : ainsi pourrait-on qualifier la méthode Brana ! » C’est ce que l’on peut lire sur le blog d’Emilie Coutanceau, dans un texte vantant le travail de Pierre Brana à la CUB en faveur de « l’amélioration des transports en commun sur le quadrant nord-ouest de l’agglomération bordelaise ». Le gant de velours : ce regard malicieux, ce sourire, cette personnalité chaleureuse et ouverte à la plaisanterie, et puis cette appétence pour la culture de la part d’un homme qui a débuté sa vie professionnelle comme metteur en scène au Foyer des jeunes et de la culture du quartier Bacalan, à Bordeaux. La main de fer : il délègue les responsabilités, prône « le travail d’équipe », mais reste seul maître à bord. Pas étonnant de l’entendre dire qu’un directeur général des services d’une mairie ne doit jamais prendre l’ascendant sur l’élu, faute de quoi « il peut y avoir un risque de déformation de la démocratie ». > A ses yeux, le mandat de maire reste le plus beau, celui qui tisse les liens les plus « charnels » avec les citoyens et un territoire. Bien sûr, dans sa vie, il a déjà « quitté pas mal de bureaux ». « Mais aucun de ces départs ne m’a laissé autant de nostalgie que lorsque j’éteindrai la lumière de mon bureau à Eysines, prédit-il. Etre maire, c’est comme la pelote basque à main nue. Pour en comprendre les subtilités, il faut l’avoir pratiquée. » Avec l’expérience, il a appris que « la politique ne peut pas tout faire », qu’il faut « trois piliers : la politique, le syndicalisme et l’associatif ». « Etre au contact des associations, c’est être au contact des citoyens et de leurs préoccupations », conclue-t-il. De sa longue carrière politique, il ne tire qu’un véritable regret, ou plutôt une frustration. Celle de ne pas avoir pu être candidat aux législatives de 1978 pour se frotter (ce qu’il fera plus tard) au député du Médoc sortant - d’ailleurs sorti cette année-là -, Aymar Achille-Fould. Il avait pourtant été désigné par les militants. Mais François Mitterrand, alors Premier secrétaire du PS, avait décidé de « laisser le champ libre aux radicaux de gauche ». Et puis, le maire d’Eysines était rocardien, entré au PSU en 1969, ce qui n’arrangeait rien vis-à -vis de Mitterrand… Lequel, réélu président de la République en 1988, barre le nom de Brana sur la liste des ministres pressentis par Michel Rocard, devenu Premier ministre ; il avait pensé à lui pour le ministère du Travail ou de l’Energie. Michel Rocard, qu’il a suivi dans tous ses cabinets ministériels, lui confiera un rapport « qui a fait du bruit à l’époque », sur la maîtrise de l’énergie. Il ne manque pas de signaler que son nom est cité dans « Si la gauche savait », ouvrage d’entretiens entre Michel Rocard et le journaliste Georges-Marc Benamou. Pour cet ancien ingénieur EDF-GDF, CGTiste représentant les cadres de l’entreprise publique, « la grille de lecture droite-gauche fonctionne encore à l’échelon national ». Quant au « débauchage de certaines personnalités emblématiques du PS » par Nicolas Sarkozy, il n’entame en rien, selon lui, ce qui fonde la gauche. « La gauche, c’est la générosité », affirme-t-il sans sourciller. Il en profite d’ailleurs pour mettre en garde ceux qui, sous couvert de pragmatisme, dérogent aux fondamentaux du PS. > Pierre Brana, c’est une vision panoramique. Ses différents mandats politiques lui ont permis de tenir le grand écart entre sujets de la vie quotidienne et problématiques nationales et internationales. Entre problèmes de fossés et charniers du Rwanda. Cette mise en perspective peut paraître brutale. Mais elle illustre le parcours de l’ancien député qui fut, en 1998, rapporteur PS de la mission d’information parlementaire sur le génocide rwandais. Il a été aussi d’une autre mission d’information parlementaire, envoyée en Bosnie après le massacre de Srebrenica (1995). Pas étonnant de l’entendre dire qu’il a su « jus-qu’où l’Homme peut aller dans l’horreur, même s’il y a toujours des images de bonheur au milieu de ce chaos ». Il se souvient du témoignage de cette interprète qui accompagnait la commission française dans un Sarajevo en ruines. Elle était bibliothécaire et avait dû se résoudre à brûler ses livres pour se chauffer. Une anecdote qui dénote le goût du maire d’Eysines pour les choses de l’esprit. Il cite volontiers l’écrivain Louis Guilloux (« La maison du peuple », « Le sang noir », « Le jeu de pa-tience ») qui fut professeur de philosophie au lycée d’Alger, où il eut pour élève un certain Albert Camus. Il n’oublie pas non plus son vieil ami Julien Gracq, 97 ans, qu’il se promet d’aller voir plus souvent après avoir passé le témoin à la mairie d’Eysines et à la CUB. Que fera-t-il alors ? Deviendra-t-il un vieux sage, un Valéry Giscard d’Estaing que l’on viendra consulter pour de précieux conseils ? La comparaison l’amuse. Une chose est sûre, l’écriture l’occupera encore davantage. En septembre 2008, paraîtra son livre consacré à ses souvenirs de la guerre d’Algérie, où il a été mobilisé deux ans. Et puis, il collabore à différentes revues, comme « Naturel-lement », consacrée à l’environnement, ainsi qu’à Institut aquitain d'études sociales (IAES). > Le Bordelais d’origine se sent aussi forcément Médocain. Ses mandats de député lui ont appris à bien connaître la presqu’île, dont il ne veut surtout pas entendre parler comme d’un territoire « à part ». Certes, il le reconnaît : « Quitte à être économiquement défavorisé, autant l’être en Médoc, parce qu’il y a une douceur de vivre et la possibilité d’avoir des revenus saisonniers ». Il ne se mouille pas, ne donne pas de solution magique, mais considère qu’il « ne faut surtout pas faire du Médoc une réserve d’indiens ». « Il faut trouver un équilibre entre le maintien d’une qualité de vie et un développement économique. Il faut tenir la tension des deux bouts de la chaîne et ne surtout pas dire « on ne change rien ». Parole d’homme d’action et de décision. Lu 1945 fois
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