Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:18

Statut du commandeur

Emmanuel Cruse - 40 ans - Cantenac

Les générations passent, le Commanderie demeure. Copropriétaire du château d'Issan, à Cantenac, Emmanuel Cruse vient tout juste de succéder à Jean-Michel Cazes au poste de Grand Maître de la Commanderie du Bontemps. Avec un défi : relancer une association prestigieuse, mais donc l'activité donne quelques signes d'essoufflement.



Statut du commandeur
On sent chez lui une lutte constante entre ses ego. Il y a le petit garçon bien élevé, bien coiffé, qui n'a manqué de rien dans une enfance dorée qui s'écoulait tranquille entre les murs de Pontet-Canet et ceux d'Issan, dont il est aujourd'hui copropriétaire, avec ses deux frère et soeur et ses trois cousins et qu'il dirige depuis 1998, à la suite des ennuis de santé de son père, Lionel. Mais il y a aussi le gamin espiègle, au langage souvent fleuri, qui passe volontiers pour l'original de la famille, préférant de loin l'ambiance des troisièmes mi-temps à celle des dîners en ville compassés. Peut-être parce qu'il est né, allez donc savoir, au beau milieu du bouillonnant printemps de 1968. « C'est mon côté parpaillot élevé chez les marianistes, plaisante-t-il. J'ai une double culture… ».
Un gamin qui a bien grandi et qui a vite compris que rien n'est éternel, surtout pas la fortune ou la prospérité, et que seul le travail permet d'assurer l'avenir. Sans compter cette obstination à « être encore sur le marché » - entendez par-là à rester célibataire - au tournant de la quarantaine alors que son frère et sa sœur, pourtant plus jeunes que lui, ont déjà fondé une famille.
Emmanuel Cruse - prononcer Crouse, par une déformation inexpliquée du patronyme familial, originaire du Danemark, importé en Bordelais au début du XIXème siècle - n'est donc sans doute pas le châtelain le plus politiquement correct de tout le Médoc, même s'il est encore loin de rivaliser avec Michel Tesseron, le mètre étalon du genre. C'est pourtant ce jeune homme ouvert et pas coincé qui préside désormais aux destinées de la prestigieuse Commanderie du Bon-temps de Médoc, Graves, Sauternes et Barsac réunis. Depuis la semaine dernière, il en est le Grand Maître, succédant ainsi à Jean-Michel Cazes, lequel souhaitait passer la main après onze années de bons et loyaux services. « Un héritage infernal, à la fois par la personnalité de Jean-Michel, mais aussi parce que la Commanderie est un peu en perte de vitesse », souligne un commandeur bien connu, impliqué dans les instances socioprofessionnelles du Médoc viticole.

D'emblée, le problème est posé et Emmanuel Cruse ne l'élude pas. « La Commanderie ressemble à beaucoup d'associations, analyse-t-il. Il n'y a pas beaucoup de monde pour s'impliquer, il faut faire face au renouvellement des générations et les plus jeunes comme moi ont de multiples sollicitations extérieures, bien plus que n'en avaient nos parents. Résultat, il n'est pas facile de trouver des volontaires pour reprendre le flambeau. »
La Commanderie semble, en fait, dans ces premières années du XXIème siècle, à une nouvelle croisée des chemins. Les années 50 ont marqué sa naissance, autour de figures comme celles d'Henri Martin, André Cazes ou Edouard Gasqueton. La génération suivante, menée par Jean-Michel Cazes, Jean-Louis Triaud, Bruno Prats ou Henri Duboscq, a tiré le char à partir des années 80. Les quadras/quinquas d'aujourd'hui doivent forcément assumer la relève.
Et puis il y a ce symbole fort des grandes fêtes du Bontemps. La Saint-Vincent, la plus populaire de toutes, où propriétaires et ouvriers de la vigne et du chai agitent joyeusement leur serviette à la fin d'un repas bien arrosé, sans façon, ni protocole. Le ban des vendanges, qui lance symboliquement, en septembre, le début de la récolte. La fête de la fleur, devenue, au fil des ans, la manifestation la plus marquante des fêtes de la Commanderie, parfois agaçante par sa « pipolisation » croissante, sa démesure assumée et son indiscutable tendance bling-bling. « On peut même dire, poursuit Emmanuel Cruse, que c'est encore plus accentué pour les fêtes de la fleur qui coïncident avec Vinexpo. C'est une sorte de course à l'armement, contre laquelle on se rend bien compte qu'on ne peut pas vraiment lutter. Il faut faire avec… »

Au bout du compte, on a l'impression que tous les moyens sont concentrés sur ces fêtes-là et que les autres deviennent les parents pauvres de la Commanderie. Au point de décliner, voire de disparaître régulièrement. Trois bans des vendanges ont été ainsi annulés depuis l'an 2000, faute de volontaires pour les organiser. Et le millésime 2008 semble également très mal parti. Quant à la dernière Saint-Vincent, elle n'a rassemblé que cinq cents personnes à la salle des fêtes de Saint-Estèphe au lieu du millier traditionnel d'habitués.
Soucis de riches ? « Sans doute », admet volontiers Emmanuel Cruse, qui a eu conscience, par exemple, de l'impact négatif sur l'opinion publique de l'organisation de la fête de la fleur 2006, où l'on avait privatisé le Jardin public à Bordeaux. « Même si, corrige-t-il, les gens du quartier qui se sont plaints de ne pas pouvoir s'y promener ce jour-là ne sont pas spécialement les plus pauvres de la ville. »
Le nouveau Grand Maître a en tous cas conscience qu'il faudra bien « faire quelque chose » pour relancer la machine. Déjà, une commission de réflexion planche sur ce thème au sein de la Commanderie. Elle rassemble quelques-uns des nouveaux poids lourds de l'association, de Patrick Maro-teaux à Thierry Gardinier, en passant par Philippe Castéja, Philippe Dambrine ou le courtier Patrick Jestin. Les idées commencent à sortir, Emmanuel Cruse réfléchit à voix haute. « Il faut sans doute davantage ouvrir nos fêtes vers le public, dit-il, quitte à les rendre un peu plus commerciales. On doit pouvoir y retrouver davantage de cavistes, de restaurateurs ou de grands amateurs, qui sont nos clients naturels. Pourquoi pas aussi transformer le ban des vendanges, qui s'essouffle, en une gerbaude de fin de vendanges, plus festive et ouverte ? »
Car lui qui porte sans complexe un nom de famille illustre dans le monde du vin, passé, au fil du XXème siècle, de la gloire à l'opprobre du scandale, avant de brillamment renaître, reste persuadé de la force et du prestige que représente la Commanderie pour le rayonnement des vins de Bordeaux à travers le monde. « Je voyage beaucoup, note Emmanuel Cruse, et quand j'entre dans le bureau d'un importateur, d'un distributeur ou d'un négociant à l'étranger, dans 80 % des cas, il y a au mur la photo de son intronisation dans la Commanderie, avec la cape sur le dos, le verre et le diplôme en mains, aux côtés de son parrain. Pour la plupart des étrangers, c'est un moment inoubliable. »

Il lorgne aussi à l'horizon 2013, l'année où Bordeaux s'est portée candidate pour devenir la capitale européenne de la culture. « Le vin peut-il être absent de la fête à cette occasion ? questionne-t-il. Sûrement pas, car chez nous, le vin est un élément de notre culture et la Commanderie est son meilleur vecteur. »
Emmanuel Cruse mesure donc pleinement l'ampleur du défi qu'il a accepté de relever, au nom de ses ancêtres qui s'étaient déjà impliqués dans l'association, à commencer par son grand-père dont il porte le prénom en hommage, lui qui est mort l'année de sa naissance. Au nom également de sa grand-mère, morte centenaire, à qui il doit le goût du vin. « Elle insistait, dit-il, pour que je boive un peu de vin, largement coupé d'eau, bien sûr, quand j'avais 5 ou 6 ans. Et au fil des années, l'eau teintée était de plus en plus rouge… »
Face au défi, il se dit prêt à y consacrer du temps et de l'énergie, en appliquant les recettes qu'il a toujours appliquées dans les sports collectifs qu'il a pratiqués et pratique encore régulièrement, hockey sur gazon - il est vice-président du club de Primrose -, rugby ou foot. « On doit avoir l'esprit de corps et de sacrifice, on gagne et on perd ensemble », résume-t-il. Ceci pour annoncer un style qui sera, par la force des choses, différent de celui de son prédécesseur.

Curriculum vite fait

1968 : naissance à Bordeaux, le 7 avril
1988 : service militaire au bataillon de Joinville
1996 : fin de ses études de droit
1998 : prend la direction du château d'Issan
2005 : entre au conseil d'administration de la Commanderie
2008 : Grand Maître de la Commanderie du Bontemps

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