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Sur les traces de « Oliver Twist »Souvenirs en images d'une visite menée tambour battant pendant deux jours à Pauillac : celle du réalisateur Roman Polanski venu présenter « Oliver Twist » en avant-première nationale.
Par la taille et le prestige, Roman Polanski est un peu le Charles Aznavour du cinéma. Un homme qui en impose alors que le double-décimètre joue plutôt en sa défaveur. À sa manière, il est un peu un Oliver Twist. « C'est plutôt la chance qui lui sauve la vie », dit-il au sujet du personnage de Dickens. On imagine aisément que le jeune Roman lui aussi a bénéficié d'une bonne dose de chance pour revenir des ghettos de Varsovie et faire la carrière que l'on sait, mais toujours entre ombres et lumières. Le parallèle entre les aventures du personnage et la trajectoire de vie du réalisateur est évidemment séduisant. « Je sais ce qu'un enfant peut ressentir lorsqu'il est seul et orphelin. Je sais ce que c'est que de marcher pendant des kilomètres avec des chaussures qui vous blessent. » En conférence de presse, dans le cadre très chic du château Lynch Bages, Roman Polanski n'a pas repoussé cette forme de filiation. À chaque étape du tournage, des détails des périodes noires de son existence lui revenaient à l'esprit. « Mais ce n'est certainement pas pour cette raison que j'ai choisi de faire ce film. »
> Polanski n'est pas du genre à se livrer, comme ça, surtout face à une trentaine de journalistes. « Kieslowski me disait un jour « on a le hasard qu'on mérite ». Qu'en pensez-vous ? », demande l'un d'eux. Formidable réponse : « Si c'était vrai, il n'y aurait pas de victime innocente. » Alors on se dit que cet homme-là méritait sans doute l'accueil qui lui a été fait en Médoc et l'énergie déployée deux jours durant par l'équipe du cinéma Eden de Pauillac. À ses côtés, le jeune Barney Clark affiche un minois angélique, son travail d'acteur fermement chevillé au corps comme il l'a bien affirmé à un journaliste qui lui demandait s'il comptait faire carrière. Et pour compléter le trio : Ben Kingsley (inoubliable dans « Gandhi »), dandy chauve au regard espiègle. Un pince-sans-rire raffiné qui s'est si bien installé dans son personnage de Fagin, le chef des voleurs, qu'il ne le quittait plus, même entre deux scènes. Une manière de créer des liens solides avec la troupe de gamins qui campent les jeunes voleurs évoluant dans un décor de quatre-vingt-cinq maisons du Londres version 1840, une ville surpeuplée, riche et pauvre à l'extrême, entre immondices et raffinement. Ben Kingsley, un homme avec qui on aimerait tant casser la croûte, passer un bout de temps, persuadé que l'on passerait un si bon moment. Au fait, Sir Ben Kingsley, pourquoi Roman Polanski vous donne-t-il des rôles si peu sympathiques ? « Parce qu'il me fait confiance. » Polanski l'impressionniste
Le film s'ouvre et se referme sur une lithographie de Gustave Doré, l'illustrateur de génie des œuvres de Dante, de Cervantès, comme des livres de contes pour enfants. Car « Polanski ferme des arcs », dit de lui Sylvette Baudrot, sa scripte depuis 1975. Le ton est donné. L'eau- forte va s'imprimer dans notre mémoire et marquer tout le film de son sceau.
Oui, à l'instar des Impressionnistes, Polanski est ici le peintre de la lumière. Mais une sombre lueur, qui découpe les silhouettes sur un ciel chargé de nuées – Oliver et le bedeau en route vers l'hospice –, qui enveloppe les ombres furtives se déplaçant dans le brouillard, qui sculpte le visage de Fagin ou se lève dans le regard de Bill, le meurtrier. Lueur blafarde tombant des verrières d'un atelier pour enfants ou d'un réfectoire où on les affame. Lueur de rédemption, parfois, caressant et sublimant le visage de Nancy, moderne Marie-Madeleine. Lumière douce enfin, auréolant le beau visage innocent d'Oliver Twist. Chaque scène du film est un tableau qui glace, révolte ou émeut. Paysage bucolique et chaumière à la Gainsborough, entrailles d'une ville omniprésente, violente et tentaculaire, caricatures à la Daumier de bourgeois repus et insensibles. Chaque scène est une peinture sociale, une charge contre l'exploitation de la misère. De l'histoire, nous n'en dirons pas plus que Polanski lui-même lors de sa conférence de presse. Oliver est un enfant ballotté par la vie, qui s'en tirera grâce à une série de ce que le cinéaste appelle « des coïncidences ». Le pardon ne peut venir que de lui et c'est une des scènes les plus émouvantes du film – elle n'est pas dans le livre de Dickens – que cette ultime rencontre entre Oliver et Fagin avant la pendaison de ce dernier. Histoire à rebondissements, rythme soutenu, on peut faire confiance au réalisateur de « Chinatown ». Quant aux acteurs principaux, Barney Clark, choisi parmi trois cents enfants, et Sir Ben Kingsley, dans un rôle de composition qu'il se refuse à qualifier de « méchant », ils réussissent à rendre authentique et intemporel un récit du XIXème siècle qui va bien au-delà du conte pour enfants et laisse une empreinte dans notre inconscient. Comme une eau-forte... Lu 2810 fois
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