Le journal du Médoc
Samedi 19 Juillet 2008
21:24

Veillée d'armes à Lagrange

Les vendanges ont commencé doucement cette semaine en Médoc. Veillée d'armes dans un grand cru classé, le château Lagrange, à Saint-Julien-Beychevelle.



Veillée d'armes à Lagrange
Pour Bruno Eynard, les vendanges 2007 auront forcément un goût particulier. A 47 ans, cet ancien de l'ENITA se retrouve pour la première fois seul aux commandes d'un drôle de paquebot, le château Lagrange, troisième cru classé de Saint-Julien, et ses 110 hectares de vignes. Il a pris cette année la succession de Marcel Ducasse, néo-retraité, dont il était jus-qu'alors l'adjoint. Bruno Eynard a beau connaître par coeur la maison - il y travaille depuis dix-sept ans -, devenir premier de cordée ne se fait pas sans un petit pincement au coeur.
« Heureusement, dit-il, je sens l'entreprise parfaitement huilée, avec des gens compétents et expérimentés à tous les postes techniques, ce qui me permet de me consacrer exclusivement à la réflexion qualitative de notre travail. Le professionnalisme de ceux qui travaillent à la vigne et aux chais est une vraie chance que possède le Médoc par rapport à bien d'autres régions viticoles dans le monde, qu'on parle de la Californie ou de l'Afrique du Sud, par exemple. »
Il n'empêche que malgré cette sécurité que constitue le professionnalisme d'une équipe, l'organisation des vendanges à Lagrange reste une opération délicate et minutieuse, qui ne laisse pas de part à l'improvisation.

> Il y a d'abord la préparation des matériels. Tout le mois de septembre y passe. On prépare les cuves, on les désinfecte, on révise tout le matériel. On vérifie l'état des pressoirs, l'état de la thermorégulation des cuves. Toutes les pièces de rechange importantes, notamment de toute la partie réception de vendanges, sont doublées. Pas question de rester en panne avec conquet hors d'usage ou une vis sans fin d'égrappoir qui ne tournerait plus convenablement. Le logiciel de rentrée de vendanges est également mis à jour. Tout ce travail est effectué par le personnel du château. Et pas question d'oublier les sécateurs en bon état et les trousses à pharmacie à emporter dans les parcelles.
Puis vient l'aspect humain de la chose. Vendanger à Lagrange, c'est être capable de former trois troupes de quarante vendangeurs aguerris chacune, qui travailleront pendant une quinzaine de jours environ sur l'ensemble des parcelles. Les 35 hectares de merlot se récoltent en cinq jours environ et c'est le personnel maison qui s'y colle. Les vendangeurs extérieurs sont réservés pour les cabernets sauvignons, plantés sur 80 hectares.

> « Chaque troupe est cons-tituée des coupeurs, de porteurs et de suiveurs, ou chefs d'équipe, explique Bruno Eynard. A quoi s'ajoutent quatre trieurs par troupe, qui trient directement dans la vigne, à la remorque. » Depuis plus de dix ans, une école professionnelle belge, située à Malines, fournit un tiers des effectifs des coupeurs. Les élèves, de niveau BEP, arrivent avec leurs professeurs pour les encadrer et reçoivent une formation rapide sur le tas, pour leur faire découvrir et apprendre le bon geste. Ils sont bien sûr logés sur place, dans des dortoirs. Les autres coupeurs seront cette année fournis par une entreprise spécialisée dans les travaux agri-viticoles. Reste enfin un petit quota de places pour ce que Bruno Eynard appelle « la filière des intérimaires habitués de la maison ». En tout cas, le château ne passe plus, depuis un certain temps déjà, apr l'intermédiaire de l'A.N.P.E. pour recruter ses vendangeurs. « Cela donne des troupes hétérogènes, à la composition très aléatoire, reconnaît-il, et au bout du compte, c'est l'efficacité qui en pâtit. »
Les vendangeurs seront bien sûr nourris durant toute la période de la récolte. Depuis quatre ans déjà, Lagrange fait appel aux services de Médoc Traiteur, à Pauillac. Auparavant, il fallait jusqu'à onze cuisinières pour servir près de deux cent cinquante repas quotidiens. « On a abandonné pour de nombreuses raisons, les mises aux normes des cuisines, notamment, souligne Bruno Eynard. Mais le plus étonnant, c'est peut-être parce que la population plutôt jeune qui fait les vendanges est issue de la génération fast-food, ne sait plus ce que c'est qu'un pot-au-feu ou une blanquette à l'ancienne. On s'est aperçus qu'à la fin, des plats entiers revenaient en cuisine. Le traiteur, lui, a bien pris en compte ces données. Il fonctionne à coups de pizzas, lasagnes ou steak hachés frites… Et ça marche ! ».

> De même, la gerbaude se résume maintenant à un repas avec le personnel maison. La grande fête qui réunissait tous les vendangeurs n'existe plus à Lagrange pour des raisons de responsabilité et de sécurité, certains abusant quelque peu de la bouteille avant de reprendre la route. « On s'éloigne du côté folklorique et festif, reconnaît Bruno Eynard. Avant, on disait que le bon vendangeur se fatiguait la nuit et se reposait le jour. Finalement, on préfère qu'il fasse l'inverse… »
Folkloriques ou pas, les vendangeurs de Lagrange ont donné, jeudi matin, leurs premiers coups de sécateurs dans les merlots de la propriété.

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